Les Robertiens forment la grande famille franque qui, en moins d'un siècle et demi, passa du statut de marquis défenseur des marches neustriennes à celui de rois de France — fondant la plus longue et la plus influente dynastie d'Europe occidentale : les Capétiens, qui gouvernèrent la France pendant plus de huit cents ans.
Repères dynastiques
La dynastie Robertienne/Capétienne est la famille qui a été, depuis près de douze cents ans, la plus importante d'Europe. Elle a donné des rois à la France pendant plus de neuf siècles, et l'un de ses membres occupe toujours le trône d'Espagne. Elle a régné également au Portugal, au Brésil, à Naples, en Sicile, en Hongrie, en Pologne et dans bien d'autres régions encore.
Cette famille a pris le nom de Capétiens à la suite de l'avènement d'Hugues Capet sur le trône de France en 987, mais en réalité elle était déjà prédominante dans la Francie de l'Ouest depuis un siècle et demi, sous le nom de Robertiens — du prénom Robert, porté par plusieurs de ses membres fondateurs.
Duc de Hesbaye · VIIIe s.
†822
†866
rois 888–923
†954
roi 987
Origines des Robertiens
Les Robertiens sont issus d'une grande famille franque très proche des Carolingiens. Le premier membre connu est le duc Chrodebert, à l'époque de Charles Martel. Les premiers Robertiens sont ducs de Hesbaye, région de l'actuelle Belgique.
Chrodebert a quatre enfants connus : le comte Ingramm, dont la descendante Ermengarde épouse l'Empereur Louis Ier le Pieux, nouant ainsi un premier lien dynastique avec les Carolingiens ; Robert, duc de Hesbaye, fidèle de Charles Martel, dont le descendant Robert († 822), comte de Worms, est le père de Robert le Fort ; Cancor, fondateur de la grande abbaye de Lorsch ; et enfin Landrade, mère de Chrodegang, évêque de Metz, un proche de Pépin le Bref.
La famille s'implante progressivement dans la Francie de l'Ouest à travers les offices royaux et les bénéfices ecclésiastiques. Son originalité tient à la capacité de ses membres à cumuler les charges comtales, les abbayes laïques et les fonctions militaires — une stratégie d'accumulation qui préfigure celle des grands princes territoriaux du XIe siècle.
L'identité de noms — Robert, Eudes — et des possessions — Blois, Châteaudun, Orléans — conduit à considérer que la famille de Robert le Fort était sans doute liée à celle des Gérold de Bavière, dont étaient issus les comtes d'Orléans, Blois et Châteaudun.
Hildegarde, épouse de Charlemagne et mère de Louis I le Pieux est la soeur de Gerold I. Ce Gérold est le père d'Hadrien/Adrien qui a eu au moins deux fils : d'abord Eudes Ier comte d’Orléans (qui est le père d’Ermentrude, épouse de Charles le Chauve), ensuite Guillaume comte de Blois-Châteaudun qui est le père d’Eudes II, allié de Robert le Fort.
En même temps, Ermengarde, première épouse de Louis I le Pieux, était issue du groupe Robertien comme évoqué ci-dessus. Tous ces personnages sont donc des proches des Carolingiens.
Robert le Fort — Le Fondateur
Robert le Fort est le fils de Robert, comte de Worms (†822). Grand aristocrate originaire de Francie orientale, il est parent de l'Empereur Lothaire et de Louis le Germanique par leur mère Ermengarde. Il épouse Adélaïde, de la famille des Étichonides, fille de Hugues le Peureux, comte de Tours.
Il arrive dans la région de la Loire dans les années 830, bénéficiant de l'appui de son parent Eudes de Châteaudun. En 852, il devient abbé laïque de Marmoutier et, en 853, Missus Dominicus pour le Maine, l'Anjou, la Touraine, le Corbonnais et le pays de Séez.
Après un bref exil provoqué par un désaccord avec Charles II le Chauve — il rejoint Louis le Germanique en 858 —, il se réconcilie en 861 et obtient une marche couvrant les comtés d'Autun, Auxerre et Nevers. En 865, devant l'incapacité de Louis le Bègue à contenir les raids normands (Paris 845, Orléans 856, Meaux 862), Charles le Chauve lui confie la défense entre Seine et Loire, avec le titre de duc.
Il reçoit alors le comté de Tours, l'abbaye de Marmoutier, les comtés d'Anjou et de Blois, et le titre d'abbé laïque de Saint Martin de Tours — cumulant ainsi les pouvoirs temporel et ecclésiastique qui caractériseront toute la famille robertienne. Il meurt au combat contre les Normands à Brissarthe en 866, laissant deux fils destinés à régner.
L'État Robertien — Une structure originale
Pendant le Xe siècle, la Francie d'entre Seine et Meuse constitue le théâtre des luttes qui aboutissent à la fin des Carolingiens. En revanche, la Neustrie robertienne — entre Seine et Loire, où les rois carolingiens n'avaient plus guère d'influence — est relativement plus paisible. Les vassaux ne se font pas la guerre et apparaissent régulièrement aux plaids des comtes et aux réunions convoquées par le marquis de Neustrie.
Le marquis puis duc robertien réunit en sa personne plusieurs fonctions éminentes. Il est le chef et bientôt le seigneur féodal des comtes de la région, possédant lui-même en propre une dizaine de comtés. Simultanément, il est abbé laïque d'importantes abbayes, en particulier Saint-Martin de Tours. Cet ensemble de pouvoirs publics et ecclésiastiques lui permet d'offrir à ses fidèles des carrières valorisées, soit par des terres, soit par des dignités d'Église.
On se retrouve en présence d'une force et d'une cohérence politique avec des structures administratives qui caractérisent un véritable État au sein du Royaume Franc Occidental.
— Description de la Neustrie robertienne au Xe siècleLes comtés robertiens directs
Les Robertiens possédaient en propre les comtés les plus importants de la Neustrie : Anjou, Touraine, Chartres, Orléans, Paris et, à partir de 936, Sens. Ils étaient comtes également à Blois, Châteaudun, Poissy, et en Normandie dans le Madrie (autour d'Ivry-la-Bataille).
À partir de la fin du IXe siècle, le comte robertien nomme partout un vicomte auquel il attribue terres et droits, formant la base économique de la charge comtale. Ce système de délégation est remarquablement stable et préfigure la féodalité classique du XIe siècle. Mais assez vite, les vicomtes de Blois, d'Angers, de Paris et de Sens s'émancipent et deviennent comtes à part entière, réduisant progressivement les domaines directs des Robertiens à leur noyau orléanais.
La fonction abbatiale — clef de voûte du pouvoir
L'abbaye de Saint Martin de Tours, dont les Robertiens sont abbés laïques, est une pièce maîtresse de leur système de pouvoir. Elle constitue à certains moments une sorte de capitale de l'État robertien : les chanoines en assurent la chancellerie, et c'est de son sein que sont issus les évêques soutenus par les Robertiens. Ce cumul du temporel et du spirituel, loin d'être une anomalie, est la norme dans la société franque du IXe siècle.
Eudes Ier — Premier Roi Robertien
Eudes, fils aîné de Robert le Fort et d'Adélaïde de Tours, se couvre de gloire lors du siège de Paris par les Normands (hiver 885–886). En mai 886, Hugues l'Abbé meurt ; en septembre, l'Empereur Charles le Gros confie à Eudes le marquisat de Neustrie avec les comtés d'Anjou, du Maine, de Touraine, de Blois, d'Orléans, et les abbayes de Marmoutier et de Saint-Martin de Tours.
À la mort de Charles le Gros (janvier 888), Eudes est élu roi de Francie par une assemblée d'évêques et de comtes le 29 février 888, couronné à Compiègne par l'archevêque Gautier de Sens. Quatre mois après, il inflige aux Normands la défaite de Montfaucon-en-Argonne (24 juin 888), qui légitime son pouvoir. Il est recouronné à Reims le 13 novembre 888.
Malgré des difficultés militaires de 889 à 891 et l'opposition du prétendant carolingien Charles le Simple, Eudes parvient à maintenir sa position jusqu'à un accord conclu en 897, selon lequel la royauté reviendra à Charles à sa mort — ce qui se passe en 898. En dix ans de règne, Eudes a imposé la légitimité robertienne à la couronne de France, ouvrant la voie à ses successeurs.
Le règne d'Eudes, de 888 à 898, est le point de départ de l'État robertien. Il lui permet de positionner son frère Robert comme marquis de Neustrie et de faire reconnaître par le carolingien Charles le Simple cette nouvelle entité politique pratiquement autonome. À partir de là, les Robertiens ne rentrent plus jamais dans le rang.
Robert Ier — Roi de France
Frère d'Eudes Ier, Robert devient abbé laïque de Marmoutier dès 888 et reçoit de son frère roi les honneurs de la Neustrie : les comtés de Paris, Blois, Tours, Orléans, et les abbayes de Saint-Martin de Tours et de Saint-Aignan d'Orléans. Pendant vingt ans, son entente avec Charles III le Simple est bonne — il participe à la victoire sur les Normands à Chartres qui aboutit au Traité de Saint-Clair-sur-Epte (911), attribuant la Normandie à Rollon.
Après 920, Charles le Simple confie les affaires du royaume à un favori, Haganon, et lui octroie en 922 l'abbaye de Chelles qui appartenait à la comtesse du Maine — une atteinte directe aux intérêts robertiens. La révolte des grands seigneurs porte Robert sur le trône : couronné à Reims en 922, il meurt dès l'année suivante en combattant Charles près de Soissons, laissant son gendre Raoul de Bourgogne lui succéder.
Raoul de Bourgogne — Un allié sur le trône
Raoul n'est pas à proprement parler un Robertien, mais c'est sa parenté avec eux qu'il doit de devenir roi de Francie. Les grands seigneurs lui préfèrent le jeune Hugues, fils de Robert — mais jugent ce dernier trop inexpérimenté. Raoul a épousé Emma, fille du roi Robert et de Béatrice de Vermandois, qui lui confère la légitimité nécessaire.
Son règne est difficile : il cède Bayeux aux Normands pour acheter leur reconnaissance, perd la Lorraine au profit de Henri Ier de Germanie, et doit constamment composer avec Herbert II de Vermandois qui retient prisonnier l'ancien roi Charles III. Mais il parvient à stabiliser le royaume : en 929, il remporte une grande victoire sur les Normands de la Loire ; en 933, Guillaume Longue-Épée, nouveau comte normand, lui rend hommage contre la cession de l'Avranchin et du Cotentin.
À sa mort en 936, Hugues le Grand, son beau-frère, aurait pu prendre la couronne mais choisit de rappeler d'Angleterre le fils de Charles III le Simple — Louis IV d'Outremer — préférant exercer le pouvoir en sous-main plutôt que de s'exposer aux risques de la royauté directe.
Hugues le Grand — Le Faiseur de Rois
Fils de Robert Ier et beau-frère du roi Raoul, Hugues le Grand est le personnage le plus puissant de son époque sans avoir jamais voulu ceindre lui-même la couronne. Il épouse en troisième noces Hadvige, sœur de l'Empereur Othon le Grand, alliance qui lui donne une dimension européenne.
En 936, il installe sur le trône le carolingien Louis IV d'Outremer, qui lui reconnaît le titre de Duc des Francs, dans tous nos royaumes le second après nous — formule qui résume parfaitement son rôle. Mais Louis cherche rapidement à s'émanciper, et Hugues s'allie à Herbert II de Vermandois et Guillaume Longue-Épée de Normandie pour le tenir en lisière. Louis est même fait prisonnier par les Normands et remis à Hugues, qui obtient Laon en échange de sa libération.
À la mort de Louis IV, son fils Lothaire reconfirme le titre de Duc de France d'Hugues. Ce dernier meurt en 956, laissant à son fils Hugues Capet un héritage formidable : la quasi-totalité des terres entre la Loire et la Seine, le prestige de la famille, et la légitimité nécessaire pour s'emparer de la couronne à la première occasion.
L'ascension des Robertiens au Xe siècle est marquée par l'activité prolongée de trois hommes : le roi Robert (898–923), Hugues le Grand (923–956) et Hugues Capet (956–987) — ce dernier devenant roi de France. En trente ans, Hugues le Grand réussit là où ses prédécesseurs avaient échoué : rendre la prééminence robertienne incontestable et transmissible.
Hugues Capet — La Rupture Fondatrice
Fils d'Hugues le Grand, Hugues Capet hérite en 956 de vastes possessions autour de Paris et d'Orléans. Il est le suzerain de la plupart des seigneurs entre Seine et Loire, et le rival potentiel des rois carolingiens Lothaire et Louis V. Thibault le Tricheur, comte de Blois, profite de sa minorité pour usurper les comtés de Chartres et Châteaudun.
Il est élu roi de France en 987 par une assemblée de grands seigneurs, l'archevêque Adalbéron les convaincant du caractère électif et non héréditaire de la couronne et de l'insuffisance du dernier prétendant carolingien, Charles de Lorraine. Hugues est couronné à Noyon le 5 juillet 987.
Son règne est marqué par les tentatives de Charles de Lorraine pour reprendre la couronne avec l'appui d'Eudes Ier de Blois. En sens inverse, Hugues bénéficie du soutien de Bouchard de Vendôme et de Foulques III Nerra, comte d'Anjou — déjà vassal fidèle des Robertiens. Ce n'est que grâce à la trahison d'Ascelin, évêque de Laon, que Charles est capturé et emprisonné à Orléans, où il meurt. La dernière menace carolingienne est écartée.
Hugues meurt de la variole le 24 octobre 996 à Saint-Martin de Tours, inhumé à Saint-Denis. Sa grande réussite est d'avoir associé son fils Robert au trône dès décembre 987 — pratique qui permettra aux premiers rois capétiens de conserver la couronne dans la durée.
L'élection d'Hugues Capet ne constitue pas une révolution : son grand-père Robert Ier, son grand-oncle Eudes Ier, et son oncle Raoul ont déjà occupé le trône depuis un siècle. Elle est l'aboutissement naturel d'une évolution politique et sociale dans laquelle l'Église a joué un rôle décisif.
L'Héritage Robertien — Un Siècle de Fondation
Le statut robertien particulier a duré un siècle, de 888 à 987, préludant aux huit siècles pendant lesquels leurs descendants ont assumé la royauté française. Leur réussite tient à plusieurs facteurs structurels remarquables.
Une légitimité construite, non héritée
Contrairement aux Carolingiens dont la légitimité reposait sur la transmission du sang impérial, les Robertiens ont construit la leur acte par acte : défense militaire contre les Normands, gestion des abbayes, protection des évêques, fidélité des vassaux. Robert le Fort meurt en combattant ; Eudes est élu roi parce qu'il a sauvé Paris. C'est une légitimité de service, non de naissance.
La pratique de la co-royauté
Hugues Capet innove en associant son fils Robert au trône de son vivant. Cette pratique, répétée par tous les premiers Capétiens, résout le problème central de la monarchie médiévale : assurer la succession sans élection. Elle explique pourquoi, contrairement aux Carolingiens, aucun Capétien direct ne fut jamais destitué pour défaut d'héritier mâle — jusqu'à la crise de succession de 1316–1328.
L'Anjou, pivot de l'empire robertien
Dans ce système, le comté d'Anjou joue un rôle stratégique particulier. D'abord possession directe des Robertiens, il passe aux mains des Ingelgériens (futurs comtes d'Anjou) sous la forme d'un vicomté puis d'un comté vassalisé. Le lien entre les Angevins — notamment Foulques III Nerra, allié d'Hugues Capet — et les Robertiens-Capétiens est d'autant plus remarquable qu'un siècle et demi plus tard, les descendants de ces mêmes Angevins — les Plantagenêts — constitueront la principale menace à l'existence de la monarchie capétienne.
Chronologie récapitulative
Années 850
Robert le Fort : nommé marquis de Neustrie, défenseur contre les Normands.
866
Mort de Robert le Fort à Brissarthe, combat contre les Normands.
885 – 886
Siège de Paris : Eudes se couvre de gloire en défendant la ville contre les Normands.
888
Eudes Ier élu roi de Francie le 29 février, premier robertien à ceindre la couronne.
911
Traité de Saint-Clair-sur-Epte : Robert Ier négocie la reconnaissance de la Normandie à Rollon.
922 – 923
Robert Ier couronné roi ; meurt au combat contre Charles III le Simple l'année suivante.
923 – 936
Raoul de Bourgogne (gendre de Robert) règne, gérant les crises hongroises, normandes et lotharingiennes.
936 – 956
Hugues le Grand installe Louis IV d'Outremer et exerce le véritable pouvoir comme Duc des Francs.
987
Hugues Capet élu roi de France : la dynasty robertienne devient Capétienne pour huit siècles.
Les Robertiens ont réussi là où les Carolingiens ont échoué : transformer une légitimité militaire en légitimité dynastique, et cette dernière en permanence institutionnelle.
— Synthèse historique