De l'Anjou à l'Angleterre — 987-1272

Les Plantagenêts — Trois Siècles pour un Empire

De Foulque Nerra le Faucon Noir aux premières lueurs du droit constitutionnel sous Henri III : l'épopée d'une maison angevine qui forgea, à force d'épée et de mariage, l'un des plus vastes empires de l'Europe médiévale — de l'écosse aux Pyrénées, et jusqu'à Jérusalem.

987Foulque Nerra
1154Henri II roi
1215Magna Carta
1272Mort de Henri III
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L'Empire Angevin — les Quatre Piliers

Anjou · Normandie · Angleterre · Aquitaine

Le nom de Plantagenêt vient du genêt à balais (planta genista), emblème porté au chapeau par Geoffroy V d'Anjou. Mais la dynastie qui le porte plonge ses racines bien plus tôt, dans les forêts d'Anjou où un comte appelé Foulque Nerra bâtit, à partir de 987, l'une des principautés les plus redoutées du royaume des Francs.

L'empire angevin — expression forgée par les historiens modernes — n'est pas un état unifié au sens moderne, mais un faisceau de quatre grandes principautés personnellement réunies par les mêmes mains : l'Anjou avec le Maine et la Touraine (héritage angévin), la Normandie (par le mariage de Geoffroy V avec Mathilde), l'Angleterre (par la même Mathilde, fille d'Henri Ier), et l'Aquitaine (par le mariage d'Henri II avec Aliénor en 1152). à son apogée, sous Henri II, l'ensemble s'étend de la frontière écossaise aux Pyrénées.

Trois siècles de conquêtes, de trahisons, de croisades et d'intrigues séparent Foulque Nerra (†1040) de son lointain descendant Henri III (†1272). De ce long arc historique sont sortis des objets durables : la common law, la Magna Carta de 1215, la naissance du Parlement anglais en 1265, l'abbaye gothique de Westminster, la nécropole de Fontevraud où reposent Henri II, Aliénor et Richard Cœur de Lion. La famille du Faucon Noir avait, sans le savoir, posé les fondations institutionnelles de la monarchie constitutionnelle moderne.

Repères dynastiques :
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Les Origines Angevines — de Nerra au Réchin

Quatre générations qui forgent une principauté

Avant d'être rois d'Angleterre, les Plantagenêts sont d'abord, et pendant quatre générations, des comtes d'Anjou. La construction de leur puissance suit un schéma à la fois militaire et matrimonial : une politique de châteaux, d'alliances et de héritages par les femmes qui se révélera, à long terme, redoutablement efficace.

987-1040

Foulque III Nerra — le Faucon Noir

Cinquante-trois ans de règne. Guerre permanente contre les comtes de Blois (victoires de Conquereuil 992, Pontlevoy 1016), construction d'une trentaine de donjons en pierre (Loches, Langeais, Montbazon, Montéclair), quatre pèlerinages à Jérusalem pour expier ses cruautés. Foulque Nerra jette les bases de la puissance angevine sur lesquelles tout l'édifice plantagenêt s'élèvera.

1040-1060

Geoffroy II Martel — le Marteau

Conquête du Maine en 1051, prise de la Touraine sur Blois (victoire de Nouy 1044), influence sur la Saintonge. Mariage avec Agnès de Bourgogne. L'Anjou atteint son apogée territoriale au XIe siècle. Mais Geoffroy meurt en 1060 sans descendance directe, laissant la succession à ses deux neveux par sa sœur Ermengarde.

1060-1068

Geoffroy III le Barbu — le frère sacrifié

Désigné héritier par son oncle, Geoffroy III peine à contenir l'ambition de son cadet Foulque. La cohabitation tourne à la guerre ouverte. En 1067, Foulque capture son frère et l'enferme dans un cachot angévin : Geoffroy le Barbu y croupira plus de vingt-huit ans, deviendra aveugle et perdra la raison.

1068-1109

Foulque IV le Réchin — le maillon controversé

Quarante-deux ans d'un règne entre fratricide politique, perte du Gâtinais cédé au roi Philippe Ier, érosion en Touraine, paix de Blanchelande sur le Maine (1081), quatre mariages successifs et le célèbre enlèvement de Bertrade de Montfort par Philippe Ier en 1092. Foulque IV est aussi l'auteur du Fragmentum Historiae Andegavensis, première historiographie princière laïque. Il fonde, sous le patronage de Robert d'Arbrissel vers 1101, l'abbaye de Fontevraud, future nécropole de la dynastie.

L'héritage par les femmes : Foulque IV n'est pas fils de Geoffroy Martel mais son neveu : il hérite de l'Anjou par sa mère Ermengarde d'Anjou, fille de Foulque Nerra. Ce même schéma se reproduira à chaque virage majeur de la dynastie : Henri II héritera de l'Angleterre par sa mère Mathilde, ses fils hériteront du grand domaine aquitain par leur mère Aliénor. Les héritages matrimoniaux sont la clé de la construction plantagenête.
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Foulque V — du Genêt au Saint-Sépulcre

L'Anjou ouvert sur la Méditerranée croisée (1109-1143)

Avec Foulque V, surnommé le Jeune, la maison d'Anjou cesse d'être une principauté guerrière de la Loire pour devenir un acteur de premier rang dans la politique internationale. Habile diplomate, il rétablit ce que son père avait laissé effrité — et réussit, en deux mouvements, un coup dynastique d'une portée géopolitique inouïe.

Sa première priorité est la reconquête du Maine, qu'il obtient diplomatiquement par un traité avec Henri Ier Beauclerc d'Angleterre. Il consolide ensuite l'autorité comtale face aux barons angévins turbulents et aux évêques ambitieux.

1129-1143 — Le destin oriental Veuf d'érembourge du Maine, Foulque V avait effectué un premier pèlerinage en Terre sainte vers 1120, où il avait noué des liens avec les chevaliers du Temple naissant. En 1129, le roi Baudouin II de Jérusalem, sans héritier mâle, lui propose d'épouser sa fille Mélisende et de devenir le prochain souverain du royaume latin d'Orient. Foulque accepte. Il confie l'Anjou à son fils Geoffroy, traverse la Méditerranée, épouse Mélisende, et devient roi de Jérusalem en 1131. Il règnera douze ans sur le royaume latin, faisant face aux ambitions de la noblesse franque et aux attaques de l'atabeg Zengi. Il meurt en novembre 1143 des suites d'une chute de cheval lors d'une partie de chasse près d'Acre.

Le second coup de maître est le mariage de son fils Geoffroy avec Mathilde l'Impératrice en 1128 (voir section suivante). Ce double geste — partir à Jérusalem, marier son fils à l'héritière d'Angleterre — explique pourquoi Foulque V est considéré comme le véritable père des Plantagenêts : c'est lui qui transforme l'ambition régionale angévine en projet impérial transcontinental.

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Le Mariage de 1128 et l'Anarchie Anglaise (1135-1154)

Geoffroy le Bel & Mathilde l'Impératrice contre étienne de Blois

Le 17 juin 1128 au Mans, le jeune Geoffroy V d'Anjou, fait chevalier la veille par son futur beau-père Henri Ier Beauclerc d'Angleterre, épouse Mathilde l'Impératrice, fille unique du roi anglais et veuve de l'empereur germanique Henri V. Ce mariage est le pivot de toute l'histoire plantagenêt : Geoffroy a quinze ans, Mathilde vingt-six ; il porte au chapeau un brin de genêt — planta genista — qui donnera son nom à toute la dynastie.

Le drame éclate à la mort d'Henri Ier en décembre 1135. Malgré le serment de fidélité prêté à Mathilde par les barons anglais et normands, son cousin Etienne de Blois, fils du comte Thibaud III et petit-fils du Conquérant par sa mère Adèle, traverse précipitamment la Manche et se fait couronner roi à Westminster avant la fin de l'année. L'Angleterre entre alors dans dix-neuf années de guerre civile que les chroniques nommeront l'Anarchie.

1135-1154 — L'Anarchie en quelques dates
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Henri II (1154-1189) — l'Empire à son Apogée

Le grand réformateur — Aliénor — les quatre piliers

En 1154, Henri II réunit sur sa tête ce qu'aucun prince occidental n'a possédé depuis Charlemagne : l'Anjou-Maine-Touraine de son père Geoffroy, la Normandie conquise par le même Geoffroy, l'Angleterre héritée de sa mère Mathilde, et l'Aquitaine apportée en 1152 par sa femme Aliénor d'Aquitaine. Du fleuve Tweed à la frontière castillane, c'est un véritable empire.

Le mariage avec Aliénor, le 18 mai 1152 à Poitiers, n'est pas le moindre exploit du jeune duc de Normandie. Aliénor venait de faire annuler son mariage avec le roi Louis VII de France deux mois plus tôt : en l'épousant, Henri arrache au roi capétien le plus vaste duché du royaume, et place les Capétiens dans une position désormais structurellement minoritaire. Le scandale est immense, l'humiliation de Louis VII durable.

L'administration anglaise — les fondations de la common law

Sur le trône d'Angleterre, Henri II hérite d'un royaume dévasté par l'Anarchie. Il entreprend une réforme administrative monumentale qui pose les bases durables de l'état anglais : rétablissement de l'échiquier royal à Westminster, institution de l'écuage (taxe en argent remplaçant l'ost militaire des vassaux), envoi de juges royaux itinérants à travers les comtés, organisation des assises et naissance progressive du jury, codifié par les Constitutions de Clarendon (1164) et les Assises de Clarendon (1166). C'est la matrice de la common law anglaise.

Les quatre piliers de l'empire
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Thomas Becket — le Meurtre dans la Cathédrale

L'Anjou contre Canterbury, 1162-1170

L'affaire Thomas Becket est l'une des tragédies politiques majeures du XIIe siècle européen. Chancelier d'Henri II et son plus proche conseiller depuis 1155, Becket est nommé par le roi archevêque de Canterbury en 1162. Le roi croit y placer son homme ; il y place un adversaire.

Dès sa consécration, Becket renonce à la chancellerie royale et embrasse pleinement la cause de l'église. Il s'oppose aux Constitutions de Clarendon (1164), qui soumettent les clercs à la justice royale. Le conflit s'envenime : Becket s'exile en France fin 1164, se réfugie auprès du pape Alexandre III à Sens, puis du roi Louis VII. Pendant six ans, il refuse tout compromis.

29 décembre 1170 — le martyre En juillet 1170, à Fréteval, une réconciliation de façade permet le retour de Becket en Angleterre. Mais le conflit reprend aussitôt : depuis Bures-le-Roi en Normandie, Henri II laisse échapper l'exclamation fatale — « Personne ne me délivrera donc de ce prêtre turbulent ? » Quatre chevaliers prennent la phrase au pied de la lettre : le 29 décembre 1170, ils assassinent Thomas Becket à coups d'épée dans sa propre cathédrale de Canterbury. Le scandale est immense. Henri II fait pénitence publique pieds nus à Canterbury en 1174 ; Becket est canonisé dès 1173. La chartreuse du Liget près de Loches, fondée par Henri II en réparation, témoigne aujourd'hui encore de cette pénitence en Touraine.
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Aliénor, la Grande Révolte et la Fin d'Henri II

Le partage de Montmirail — 1173-1174 — Chinon 1189

Henri II et Aliénor eurent huit enfants, dont cinq fils. Le partage de cet immense empire entre des successeurs ambitieux et impétueux fut, paradoxalement, ce qui faillit détruire l'œuvre paternelle de leur vivant.

En janvier 1169 à Montmirail (dans le Perche), Henri II partage symboliquement l'héritage : l'Angleterre, la Normandie, l'Anjou et le Maine à Henri le Jeune (l'aîné) ; l'Aquitaine à Richard ; la Bretagne à Geoffroy par son mariage avec Constance, héritière bretonne. Quant à Jean, le dernier-né (1166), il ne reçoit rien — d'où son surnom de Sans Terre, Lackland. Mais le roi conserve, à son nom, la totalité du pouvoir effectif. C'est cette séparation entre titres et pouvoir qui allait mettre le feu à la famille.

1173-1174 — La Grande Révolte En 1173, les trois fils aînés, instigués en sous-main par le roi Louis VII de France, se révoltent contre leur père. Le scandale : leur mère Aliénor est de leur côté. Capturée à Chinon en juin 1173 alors qu'elle tentait, déguisée en homme, de rejoindre la cour de France, elle sera tenue en résidence surveillée en Angleterre pendant quinze ans, principalement à Salisbury et Winchester. Henri II écrase finalement la révolte (capitulation des fils à Montlouis en septembre 1174) mais le ressort dynastique est brisé. Henri le Jeune meurt de dysenterie en 1183 à Martel (Quercy) ; Geoffroy de Bretagne meurt en 1186 d'une chute lors d'un tournoi à Paris.

Le coup final vient de Richard. En 1188, prenant les armes contre son père aux côtés du nouveau roi de France Philippe II Auguste, il rejoue la grande révolte. Trahi par ses derniers vassaux et par Jean — son fils préféré, qu'il pensait fidèle — Henri II se réfugie au château de Chinon, malade et brisé. Il y meurt le 6 juillet 1189, murmurant, dit-on, en apprenant la trahison de Jean : « Honte, honte sur un roi vaincu. » Il est inhumé à l'abbaye de Fontevraud, fondée un siècle plus tôt par son arrière-arrière-grand-père Foulque IV le Réchin : la nécropole plantagenête est inaugurée.

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Richard Cœur de Lion (1189-1199) — la Légende Croisée

Acre, Saladin, la captivité, Château-Gaillard, Châlus

Richard Ier est la légende incarnée. Couronné à Westminster le 3 septembre 1189, il ne passera que six mois de son règne en Angleterre. Sa vie est ailleurs : en Aquitaine, en Terre sainte, en captivité allemande, en Normandie, en Limousin. Mais aux yeux des chroniqueurs et de la postérité, il est le plus parfait des chevaliers, le roi-lion par excellence.

1190-1192 — La Troisième Croisade Après la chute de Jérusalem aux mains de Saladin en octobre 1187, l'Occident lance une nouvelle croisade. Richard quitte Vézelay en juillet 1190 avec Philippe Auguste. Conquête de Chypre (mai 1191), prise de Saint-Jean-d'Acre après un long siège (juillet 1191), victoire d'Arsouf (septembre 1191), reprise de Jaffa, deux marches sur Jérusalem qu'il renonce à assiéger faute de logistique. Traité final avec Saladin (septembre 1192) : les Latins gardent la côte, les pèlerins peuvent accéder au Saint-Sépulcre. Richard repart, et son adversaire Saladin meurt cinq mois plus tard, en mars 1193.

Le retour est catastrophique. Naufragé près d'Aquilée, Richard tente de traverser l'Europe centrale déguisé. Reconnu près de Vienne, il est capturé en décembre 1192 par le duc Léopold V d'Autriche, qu'il avait humilié à Acre, puis livré à l'empereur Henri VI de Hohenstaufen. Il est tenu prisonnier dans la forteresse de Dürnstein puis à Trifels. La rançon, fixée à cent cinquante mille marcs d'argent, est l'une des plus énormes de l'histoire médiévale : près de trois ans de revenu fiscal anglais. Aliénor, devenue régente, met en place une fiscalité exceptionnelle pour la réunir. Richard est libéré en février 1194.

Les cinq dernières années du règne sont consacrées à la guerre contre Philippe Auguste, qui a profité de la captivité de Richard pour grignoter le Vexin normand et nouer des intrigues avec Jean. Richard frappe un grand coup : il fait construire en deux ans seulement, sur un rocher dominant la Seine, le château de Château-Gaillard (1196-1198), chef-d'œuvre de l'art militaire qui doit verrouiller la Normandie. Mais le sort se moque des forteresses : le 26 mars 1199, lors du siège mineur du château de Châlus-Chabrol en Limousin, Richard reçoit un carreau d'arbalète à l'épaule. La plaie s'infecte : il meurt le 6 avril 1199, à quarante et un ans, sans héritier légitime. Son fidèle capitaine, le routier Mercadier, fait écorcher l'arbalétrier en représailles. Richard est inhumé à Fontevraud aux pieds de son père.

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Jean sans Terre (1199-1216) — la Chute de l'Empire

Arthur de Bretagne — 1204 — Bouvines — la Magna Carta

Paradoxe de l'histoire : le roi le moins respecté de la dynastie est aussi celui qui a le plus profondément changé l'Angleterre. Jean sans Terre, dernier fils d'Henri II, succède à son frère Richard en mai 1199. Treize ans plus tard, l'empire angévin continental est réduit à l'Aquitaine ; mais quatre ans plus tard encore, Jean sera l'homme par qui les libertés anglaises ont été mises par écrit pour la première fois.

Arthur de Bretagne et la confiscation

L'origine de la catastrophe est dynastique. Jean a un neveu, Arthur de Bretagne, fils de son frère aîné Geoffroy mort en 1186 : selon la coutume normande de la primogeniture, c'est Arthur qui aurait dû succéder à Richard. Soutenu par Philippe Auguste, Arthur conteste Jean. En 1200, Jean épouse Isabelle d'Angoulême, qu'il enlève à son fiancé Hugues de Lusignan. Les Lusignan portent plainte devant le roi de France leur suzerain : Philippe Auguste convoque Jean pour qu'il réponde du forfait féodal. Jean refuse de comparaître. En avril 1202, Philippe prononce la confiscation de tous les fiefs continentaux de Jean — Normandie, Anjou, Maine, Touraine, Poitou.

1203-1204 — La chute En août 1202, Jean remporte un brillant coup à Mirebeau : il y capture sa propre mère Aliénor (assiégée par ses adversaires), qu'il sauve ; surtout il capture Arthur de Bretagne. Le jeune duc disparaît en avril 1203 : il est tué en prison à Rouen, sans doute par Jean lui-même selon la chronique de Margam. Le crime fait scandale. Aliénor d'Aquitaine meurt à Fontevraud le 31 mars 1204, à plus de quatre-vingts ans. Trois mois plus tard, Philippe Auguste prend Château-Gaillard après six mois de siège (6 mars 1204) ; Rouen capitule le 24 juin 1204. La Normandie, l'Anjou et le Maine basculent dans le domaine royal capétien en quelques mois. En 1205, Philippe prend encore Loches et Chinon. Le grand empire des Plantagenêts continental est mort.

Jean tente de reconquérir ce qu'il a perdu par une grande coalition : en 1214, l'empereur germanique Othon IV et le comte de Flandre Ferrand attaquent Philippe Auguste par le nord, tandis que Jean débarque à La Rochelle pour attaquer par le sud. Mais Philippe écrase les coalisés à Bouvines le 27 juillet 1214 : la défaite scelle définitivement le sort de l'empire continental, et change durablement le rapport de forces Capétiens-Plantagenêts.

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La Magna Carta — Runnymede, 15 Juin 1215

Le premier texte qui place le roi sous la loi

Vaincu en France, lourdement endetté, conflictuel avec le pape Innocent III qui le maintient excommunié depuis 1209, Jean voit en 1215 ses barons anglais se révolter en masse. Acculé, le roi accepte de négocier dans la prairie de Runnymede, sur les bords de la Tamise, à mi-chemin entre Windsor et Londres. Le 15 juin 1215, il appose son sceau sur un document que ses adversaires lui ont imposé et qui allait changer le cours de l'histoire occidentale.

La Magna Carta — la Grande Charte des libertés — comporte 63 articles. Elle protège pour la première fois par écrit les droits des nobles, du clergé et des marchands : interdiction de l'emprisonnement arbitraire, droit à un procès équitable, limitation de la fiscalité royale sans consentement des grands du royaume. Surtout, elle pose en principe qu'aucun homme, pas même le roi, n'est au-dessus de la loi.

Nul homme libre ne sera arrêté, emprisonné, dépossédé de ses biens, mis hors la loi, exilé ou lésé de quelque manière que ce soit… si ce n'est en vertu d'un jugement légal de ses pairs ou selon la loi du pays.

— Magna Carta, Article 39 — 1215

Jean fait immédiatement annuler la Charte par le pape Innocent III (qui la qualifie de honteuse, illégale, injuste), plongeant l'Angleterre dans la Première Guerre des barons. Les rebelles vont jusqu'à offrir la couronne au futur Louis VIII de France, qui débarque en mai 1216 et entre dans Londres. Mais Jean meurt à Newark le 19 octobre 1216 d'une dysenterie, laissant un royaume en pleine guerre civile à son fils Henri, âgé de neuf ans.

La Charte que Jean avait voulu annuler sera réaffirmée dès 1216 par le régent du jeune Henri III, puis rééditée en 1217 et 1225. Dans sa version de 1225, elle deviendra la pierre angulaire de la constitution anglaise et restera invoquée jusqu'à nos jours : l'habeas corpus, le droit américain, la Déclaration universelle des droits de l'homme y trouvent une partie de leur origine.

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Henri III (1216-1272) — Westminster et le Premier Parlement

Cinquante-six ans de règne — Simon de Montfort — 1265

Couronné en hâte à Gloucester le 28 octobre 1216, à neuf ans, avec un anneau royal d'or improvisé (les véritables joyaux ayant été perdus avec le trésor royal dans les sables mouvants du Wash quelques jours avant la mort de son père), Henri III règne cinquante-six ans — le plus long règne plantagenêt. Son règne traverse trois générations et transforme l'Angleterre médiévale en profondeur, sans grandes guerres, mais par des révolutions silencieuses.

La minorité (1216-1227) est dirigée par le régent Guillaume le Maréchal, comte de Pembroke, l'un des plus grands chevaliers de son temps, qui chasse les Français de Louis VIII (victoire de Lincoln en mai 1217 et de la bataille navale de Sandwich en août 1217) et réaffirme la Magna Carta. C'est grâce à Guillaume le Maréchal que la dynastie plantagenêt survit à la catastrophe de Jean.

En 1224, Henri III perd l'essentiel du Poitou et de la Saintonge au profit du roi Louis VIII de France, qui prend La Rochelle après un long siège. Plus tard, par le traité de Paris de 1259, signé avec Saint Louis, il renonce officiellement à la Normandie, à l'Anjou, au Maine, à la Touraine et au Poitou, mais conserve la Gascogne autour de Bordeaux comme duché-pair de France — un legs aquitain qui se prolongera jusqu'à la fin de la Guerre de Cent Ans.

Westminster gothique — le bâtisseur pieux

Dévot et mécène, Henri III consacre une fortune à reconstruire l'abbaye de Westminster dans le pur style gothique rayonnant français, sur le modèle des grandes cathédrales d'île-de-France. Les travaux commencent en 1245. Il y fait construire une nouvelle châsse pour les reliques d'édouard le Confesseur, dont il fait son saint patron et dont il prendra le nom pour son fils aîné. C'est là que la totalité des rois et des reines d'Angleterre seront couronnés depuis Guillaume le Conquérant, et que beaucoup reposent encore aujourd'hui.

1258-1265 — Simon de Montfort et le Parlement Le gouvernement personnel d'Henri III, sa faveur pour ses parents poitevins et savoyards, sa politique française coûteuse, suscitent l'exaspération des barons. En 1258, ils imposent les Provisions d'Oxford, plaçant le roi sous tutelle d'un conseil de quinze barons. La crise dégénère en guerre : la Seconde Guerre des barons (1264-1267) est menée par Simon de Montfort, comte de Leicester, fils du croisé contre les Albigeois et propre beau-frère d'Henri III. Il bat le roi à Lewes en mai 1264, capture Henri et son fils édouard. En janvier 1265, Simon convoque à Westminster un Parlement révolutionnaire : pour la première fois dans l'histoire anglaise, y siègent non seulement les grands barons et le clergé, mais aussi des chevaliers élus dans chaque comté et des bourgeois élus dans chaque ville : c'est l'acte de naissance du Parlement représentatif. Simon de Montfort meurt à la bataille d'Evesham le 4 août 1265, vaincu et tué par le futur édouard Ier. Mais l'institution qu'il a fondée survit à sa défaite.

à la mort d'Henri III, le 16 novembre 1272 à Westminster, l'Angleterre est devenue un royaume profondément différent de celui que Foulque Nerra n'avait jamais visité. La grande œuvre de la réforme administrative d'Henri II, la Magna Carta arrachée à Jean, le Parlement de Simon de Montfort, l'abbaye de Westminster — tous ces éléments composés sous trois règnes successifs forment désormais le cœur d'une monarchie institutionnelle qui se distingue de toutes les autres en Europe.

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La Chaîne Dynastique — de Nerra à Henri III

Onze générations, trois siècles, un empire

Le tableau ci-dessous récapitule la chaîne dynastique complète, de Foulque Nerra qui prend Angers en 987 à Henri III qui meurt à Westminster en 1272. Onze générations, trois siècles, et le passage du donjon de pierre angevin à la cathédrale gothique de Westminster.

SouverainRègneTitre majeurFait dominant
Foulque III Nerra987-1040Comte d'AnjouFondateur de la puissance angévine ; quatre pèlerinages à Jérusalem
Geoffroy II Martel1040-1060Comte d'Anjou-Maine-TouraineApogée territoriale ; mort sans descendance directe
Geoffroy III le Barbu1060-1068Comte d'AnjouDéposé et emprisonné par son frère Foulque
Foulque IV le Réchin1068-1109Comte d'AnjouFratricide, scandales, mais patronage de Fontevraud
Foulque V le Jeune1109-1129 / 1131-1143Comte d'Anjou, puis roi de JérusalemMariage Geoffroy-Mathilde 1128, père des Plantagenêts
Geoffroy V Plantagenêt1129-1151Comte d'Anjou, duc de NormandieConquiert la Normandie 1144 ; donne son nom à la dynastie
Mathilde l'Impératrice1135-1167Domina AnglorumHéritière légitime d'Angleterre, mère d'Henri II
Henri II1154-1189Roi d'Angleterre, duc-comte d'empireApogée ; common law ; Becket ; Grande Révolte
Richard Ier Cœur de Lion1189-1199Roi d'AngleterreTroisième Croisade, captivité, Château-Gaillard, Châlus
Jean sans Terre1199-1216Roi d'AngleterrePerte de la Normandie 1204 ; Magna Carta 1215
Henri III1216-1272Roi d'Angleterre, duc d'AquitaineWestminster gothique ; premier Parlement 1265

De Foulque Nerra le Faucon Noir aux institutions parlementaires de Henri III, c'est l'histoire d'une famille qui a inventé un empire avant d'inventer, sans le vouloir, les premières limites de l'absolutisme royal.

— L'héritage plantagenêt
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Carte — l'Empire des Plantagenêts

Anjou · Normandie · Angleterre · Aquitaine · Terre Sainte

La carte ci-dessous parcourt les lieux qui dessinent l'histoire de la dynastie : les capitales angévines (Angers, Loches, Chinon, Fontevraud), les places normandes (Rouen, Caen, Château-Gaillard, Barfleur), les hauts lieux anglais (Westminster, Canterbury, Runnymede, Lincoln), les batailles décisives (Hastings, Bouvines, Lewes, Evesham), et même Jérusalem où Foulque V devint roi.

Anjou-Maine-Touraine
Normandie
Angleterre
Aquitaine & France
Terre Sainte & Croisades
église & nécropole