Vendôme — Fondée v. 1035, dédiée en 1040
Fondée par Geoffroy II Martel et Agnès de Bourgogne

Piété, politique, redistribution foncière et équilibre féodal
Dans le Dictionnaire du Vendômois, l'historien Saint-Venant fait de la fondation de l'abbaye de la Sainte-Trinité l'un des grands actes du gouvernement de Geoffroy II Martel à Vendôme. Cette création n'est pas seulement un épisode religieux : elle est à la fois un acte de piété, une opération politique, une redistribution foncière et une transformation durable de l'équilibre féodal.
Geoffroy Martel, fils de Foulque Nerra, s'empare du comté de Vendôme vers 1032 aux dépens de son neveu Foulque l'Oison. C'est dans ce contexte de conquête et d'installation du pouvoir angevin que naît l'abbaye de la Trinité.
Le contexte de conquête — la vision — l'évêque Théodoric
La fondation de la Trinité intervient immédiatement après la prise du comté par Geoffroy Martel. Saint-Venant place son avènement en 1032, le commencement des travaux vers 1035, puis la dédicace en 1040. En fondant une grande abbaye au pied du château, Geoffroy donne une légitimité spirituelle à un pouvoir acquis par la force.
La Trinité transforme ainsi l'acquisition du comté en une fondation sacrée. Elle donne au pouvoir de Geoffroy Martel une mémoire religieuse et monumentale, inscrite dans la pierre au cœur même de la ville comtale.
Faire venir des moines — bâtir une abbaye durable
Geoffroy Martel ne crée pas seulement un sanctuaire : il veut une abbaye durable, capable de prier, d'administrer des biens, de recevoir des donations et d'exercer une influence dans tout le Vendômois.
Il fait venir des moines réputés, notamment de Marmoutier et de Saint-Rimay, pour bâtir les premiers bâtiments et organiser la vie régulière.
Il dote largement le monastère en terres, églises, revenus et droits, en Vendômois, Touraine, Anjou et Saintonge — faisant de la Trinité l'une des grandes abbayes de la région.
Il donne à l'abbaye une position juridique destinée à la protéger contre les prétentions des futurs comtes de Vendôme : fondateur, organisateur, donateur et protecteur à la fois.
Une princesse de haut rang — Villerable — Saint-Georges du château
Agnès de Bourgogne, épouse de Geoffroy Martel, n'est pas une figure secondaire de la fondation. Ancienne épouse de Guillaume le Grand, duc d'Aquitaine, elle rattache Vendôme à un très haut milieu aristocratique — et intervient avec des ressources propres.
Saint-Venant indique que certains biens donnés à la Trinité provenaient du patrimoine d'Agnès. L'exemple de Villerable est révélateur : cette église figure parmi les premières données à la Trinité pendant la construction du couvent. Agnès en achète la moitié à un chevalier nommé Foucher, moyennant vingt livres, puis en fait don au monastère. Elle apparait ainsi comme une cofondatrice, ou au minimum comme une grande bienfaitrice de l'abbaye.
Une dotation considérable — Prunay — le déclassement de Saint-Rimay
Les donations à la Trinité lui donnent une base économique solide : terres, églises, revenus, droits, dîmes, moulins, rentes — en Vendômois, Touraine, Anjou et Saintonge, certains biens venant aussi du patrimoine d'Agnès. Mais la fondation est aussi une opération de redistribution foncière.
L'autre visage de la redistribution : Saint-Rimay
Si Prunay illustre la confiscation au profit de la Trinité, l'ancienne abbaye de Saint-Rimay en offre l'autre versant : le déclassement institutionnel. Selon Saint-Venant, Saint-Rimay était à l'origine un véritable centre religieux autonome — et non un simple prieuré —, remontant au haut Moyen âge et lié à un saint nommé Richmer (ou Rimay), possédant bois, terres et une réelle importance locale.
Les deux cas se complètent et révèlent une même logique. Avec Prunay, Geoffroy confisque et transfère des biens ; avec Saint-Rimay, il supprime un établissement ancien et en redistribue les hommes et les ressources. Loin de se contenter de fonder la Trinité, il recompose tout le paysage religieux vendômois : il fonde, restaure, transfère, supprime ou réaffecte, concentrant la puissance monastique autour des établissements qu'il contrôle ou favorise.
D'abbaye ancienne, Saint-Rimay devient prieuré dépendant : son déclassement illustre la volonté de Geoffroy Martel de concentrer toute la puissance religieuse du Vendômois autour des maisons qu'il favorise.
— D'après Saint-Venant, à propos de Saint-Rimay
Protégée par Rome — un privilège judiciaire — la restitution de 1050
Saint-Venant insiste sur le statut exceptionnel de la Trinité. Elle ne sera pas une simple abbaye comtale : elle devient un pouvoir religieux, foncier et judiciaire distinct de celui qui gouverne le comté.
1047
Odéric, deuxième abbé de la Trinité, obtient en 1047 une bulle du pape Clément II confirmant les privilèges de l'abbaye. L'abbé peut être béni par l'évêque de Chartres, mais l'abbaye relève directement du Saint-Siège, sans intermédiaire : une exemption qui renforce son autonomie face aux pouvoirs locaux.
Le privilège
Parmi ses privilèges figure le droit, pour l'abbé, de connaître exclusivement certaines contestations entre les sujets de l'abbaye et ceux du comte. Concédé par Geoffroy Martel, ce privilège deviendra une cause de nombreuses disputes entre les comtes et les abbés.
1050
Lorsque Geoffroy rend le comté à Foulque l'Oison, il soustrait la Trinité à la vassalité des comtes de Vendôme pour la faire relever, au temporel, du comté d'Anjou. Il restitue le comté, mais non une situation intacte : il laisse une abbaye forte, riche, protégée par Rome et rattachée féodalement à l'Anjou.
La Trinité demeure dans Vendôme, mais elle ne relève pas pleinement de celui qui gouverne le comté. Elle devient un pouvoir religieux et foncier distinct — un contre-pouvoir durable.
— D'après Saint-Venant, Dictionnaire du Vendômois
La Sainte-Larme — le bras de saint Georges
Une grande abbaye se mesure aussi à ses reliques. En 1038, de retour de Constantinople, Geoffroy Martel dote Vendôme de trésors spirituels qui en font un lieu de pèlerinage majeur.
Rapportée de Constantinople, la Sainte-Larme — larme versée par le Christ sur le tombeau de Lazare, selon la tradition — est déposée à la Trinité. Cette relique éminente fait de l'abbaye un grand lieu de pèlerinage et de dévotion.
Rapporté lui aussi de Constantinople, le bras de saint Georges est déposé dans l'église du château, fondée par Agnès. Geoffroy la consacre au patron des chevaliers et la dote d'un collège de chanoines.
Vendôme, les dotations dispersées et l'origine des reliques
La carte ci-dessous situe l'abbaye dans la ville de Vendôme (l'abbaye, le château et Saint-Georges), ses biens dispersés du Vendômois à la Saintonge (Prunay, Villerable, Marmoutier, l'Anjou, la Saintonge), et l'origine lointaine de ses reliques : Constantinople.
