Bourgogne · Aquitaine · Anjou — v. 995–1068
Duchesse d'Aquitaine, comtesse d'Anjou, régente et fondatrice. Épouse de Geoffroy Martel, mère de deux ducs et d'une impératrice, elle exerça un pouvoir bien réel dans un siècle qui ne l'accordait aux femmes qu'à titre d'exception. Aïeule des Plantagenêts, elle fut le lien vivant entre les maisons de Bourgogne, d'Aquitaine et d'Anjou.
Duchesse, comtesse, régente — un arc de soixante-dix ans
Agnès de Bourgogne est l'une de ces femmes que l'histoire médiévale a longtemps reléguées à l'arrière-plan des généalogies masculines. Née vers 995 à Dijon, fille du comte Otte-Guillaume de Mâcon et de Bourgogne — issu de la maison impériale lombarde d'Ivée —, elle porte en elle le sang d'une lignée impériale italienne et la conscience d'une noblesse de rang supérieur.
Sa vie est un arc de soixante-dix ans qui traverse deux mariages, deux régences, des guerres, un voyage impérial, des fondations monastiques, et une vieillesse active jusqu'à son dernier souffle. Épouse successivement d'un duc d'Aquitaine puis du comte d'Anjou Geoffroy Martel, elle est le lien vivant entre les maisons de Bourgogne, d'Aquitaine et d'Anjou — et donc, en ligne directe, l'aïeule des Plantagenêts.
Une vie en trois rôles
Épouse de Guillaume V le Grand, elle lui donne deux futurs ducs et une future impératrice du Saint-Empire. Veuve à trente-cinq ans, elle conserve réseaux et énergie politique.
Épouse de Geoffroy Martel, elle lui apporte un réseau aquitain et conduit avec lui la conquête du Poitou. Le couple fonde plusieurs grandes abbayes.
Elle gouverne seule l'Aquitaine pour son fils, « comme si elle seule commandait », fonde des monastères et reste influente jusqu'à sa mort en 1068.
Otte-Guillaume — le sang des rois d'Italie — les ambitions déçues
Le père d'Agnès, Otte-Guillaume, est une figure centrale et tourmentée de la France de l'an Mil. Orphelin d'un roi d'Italie, adopté par le duc Henri Ier de Bourgogne, il hérite du comté de Mâcon par son mariage avec Ermentrude de Roucy — la mère d'Agnès.
Otte-Guillaume dispute pendant quinze ans le duché de Bourgogne au roi Robert II le Pieux, avant d'en être finalement évincé au concile d'Héry en 1015. Agnès grandit donc dans une famille habituée aux grandes ambitions et aux grandes frustrations. Elle porte plusieurs noms — Agnès de Mâcon, Agnès des Anscharides, Agnès des Unrochides — qui disent chacun une dimension de son ascendance carolingienne et lombarde. Elle est issue d'empereurs, même si son père a perdu un duché : cette conscience d'un rang supérieur l'accompagnera toute sa vie.
Guillaume V le Grand — trois enfants — une fille impératrice
Vers 1016, Agnès épouse à Maillezais Guillaume V le Grand, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, l'un des princes les plus puissants et les plus cultivés de son temps. C'est le troisième mariage du duc ; Agnès en est peut-être la quatrième épouse.
Elle lui donne trois enfants : Pierre (dit Guillaume VII Aigret), Guy-Geoffroi (dit Guillaume VIII), et Agnès d'Aquitaine dite Ala. Cette dernière épousera en 1041 l'empereur germanique Henri III, propulsant le sang bourguignon au cœur du Saint-Empire : Agnès de Bourgogne devient ainsi belle-mère d'un empereur d'Occident. Le 31 janvier 1030, Guillaume le Grand meurt, la laissant veuve à trente-cinq ans, avec trois enfants en bas âge. Elle n'a plus de titre propre : pour une femme de sa condition, le seul moyen de retrouver rang et influence est un nouveau mariage.
Geoffroy Martel — l'alliance calculée — la conquête du Poitou
Le 1er janvier 1032, Agnès épouse Geoffroy II Martel, fils du redoutable Foulque III Nerra. L'alliance est calculée de part et d'autre : pour Agnès, un comte puissant capable de défendre ses intérêts et ceux de ses fils ; pour Geoffroy, la veuve d'un duc d'Aquitaine qui apporte un réseau aquitain et des liens avec la haute noblesse que le jeune comte angevin n'a pas.
Dès 1033, l'union porte ses fruits militaires : les troupes de Geoffroy, soutenues par les seigneurs ralliés à Agnès, envahissent le Poitou. Le beau-fils d'Agnès, Guillaume VI, est capturé (bataille nommée Moncontour chez Saint-Venant, Montcoué dans d'autres sources), libéré contre rançon en 1036, et meurt sans héritier en 1038. Son autre beau-fils, Eudes de Poitiers, est tué au siège du château de Mauzé. Le comté revient ainsi, par la force des armes et la mort des obstacles, au fils aîné d'Agnès, Pierre, qui prend le nom de Guillaume VII Aigret.
La conquête du Poitou est autant la sienne que celle de Geoffroy : c'est elle qui mobilise les seigneurs aquitains, elle dont les fils recueillent le duché.
« Comme si elle seule commandait » — le voyage impérial
Son fils Guillaume VII étant trop jeune pour gouverner, c'est Agnès qui exerce la régence d'Aquitaine de 1039 à 1044, seule, sans même la présence de son mari. Les chroniqueurs notent qu'elle « gouvernait comme si elle seule commandait ».
Elle dirige la politique intérieure et les donations aux monastères. En 1044, elle transmet le pouvoir à Guillaume, le marie, et dote son second fils Guy-Geoffroi du duché de Gascogne : une politique de grande ampleur, entièrement conduite par une femme de quarante-cinq ans. Puis, en 1045, c'est vers l'Orient de l'Europe qu'elle se tourne — vers la cour du plus puissant souverain d'Occident, où règne désormais sa propre fille.
Noël 1045 chez Henri III — le concile de Sutri — le couronnement de Rome
Noël 1045. Quelque part entre le Rhin et les plaines de Germanie, Agnès de Bourgogne et son époux Geoffroy Martel se présentent à la cour du maître de l'Europe : l'empereur Henri III du Saint-Empire, dit le Noir, qui règne de la mer du Nord aux cols des Alpes. Ce n'est pas une visite de courtoisie, mais un acte politique calculé — l'un des grands voyages diplomatiques du XIe siècle.
Tout remonte à 1041 : cette année-là, la fille d'Agnès, Agnès d'Aquitaine dite Ala, épouse Henri III. La fille de la comtesse d'Anjou devient ainsi impératrice du Saint-Empire. Pour Agnès de Bourgogne, née fille d'un comte qui avait perdu un duché, c'est l'accomplissement d'une trajectoire dynastique vertigineuse : la voici belle-mère d'un empereur. C'est elle, et elle seule, qui ouvre à Geoffroy les portes de la cour impériale : sans sa fille impératrice et son réseau bourguignon, l'Angevin n'y aurait aucun accès. Agnès est l'instrument diplomatique de son mari autant que son épouse.
Noël 1045
Agnès et Geoffroy arrivent pour les fêtes de Noël à la cour impériale, itinérante de palais en palais (les Kaiserpfalzen). L'accueil est fastueux. Agnès y retrouve sa fille devenue impératrice ; Geoffroy y tisse des liens avec les grands du Saint-Empire.
Automne 1046
Henri III descend en Italie pour régler la crise pontificale : trois papes se disputent alors la tiare. Agnès et Geoffroy font partie de l'immense cortège impérial qui franchit les Alpes — une expérience politique et symbolique extraordinaire.
Décembre 1046
Moment culminant du voyage. Convoqué par l'empereur, le concile de Sutri dépose les trois prétendants (Grégoire VI, Sylvestre III, Benoît IX) et intronise Clément II, évêque de Bamberg. Agnès assiste à ces événements au premier rang, comme mère de l'impératrice : une révolution dans les rapports entre Empire et Papauté, qui préfigure à rebours la Querelle des Investitures.
25 décembre 1046
Le jour de Noël, en la basilique Saint-Pierre, le pape Clément II couronne Henri III empereur et Agnès d'Aquitaine impératrice. Debout dans l'abside de la plus grande basilique de la chrétienté, Agnès de Bourgogne voit sa fille, qu'elle avait mise au monde vingt et un ans plus tôt à Poitiers, ceinte de la couronne impériale. C'est l'apogée de son ascension : de Dijon vers 995 à Rome en 1046.
1047
Après Rome, le couple gagne en pèlerinage le sanctuaire de l'archange Michel au Monte Gargano (Pouilles), avant de regagner le Poitou. De retour, Agnès et Geoffroy fondent ensemble l'abbaye Notre-Dame de Saintes — l'esprit réformateur de Sutri se lit peut-être dans cette floraison de fondations.
Agnès de Bourgogne était née fille d'un comte qui avait perdu un duché. Elle mourait mère d'une impératrice. Entre ces deux points, ce jour de Noël à Rome où elle vit sa fille ceinte de la couronne de César.
— La cour impériale, Noël 1046
La Trinité de Vendôme — Saintes — Saint-Nicolas de Poitiers
Comme tous les grands princes de son temps, Agnès fait de la fondation monastique un instrument de pouvoir autant qu'un acte de piété. Trois grandes abbayes portent son empreinte, de l'Anjou à la Saintonge.
1035–1040
Agnès est cofondatrice de l'abbaye de la Sainte-Trinité de Vendôme. Selon Saint-Venant, c'est depuis le château qu'elle habitait avec Geoffroy qu'a lieu la fameuse vision des trois flammes à l'origine de la fondation. Commencée vers 1035 et dédiée en 1040, l'abbaye est dotée en partie sur le propre patrimoine d'Agnès, en Vendômois, Touraine, Anjou et Saintonge. Elle deviendra l'une des plus grandes abbayes de la région.
1047
Avec Geoffroy, Agnès fonde l'abbaye Notre-Dame de Saintes, grand monastère féminin de la Saintonge. C'est l'un des piliers de la présence angevine dans le sud-ouest, et le cœur de la région où Agnès finira ses jours.
1049
Seule cette fois, Agnès fonde l'abbaye Saint-Nicolas de Poitiers — sa fondation personnelle, bâtie de ses propres deniers. Ce sera son lieu de sépulture. Cet acte solitaire dit toute son autonomie : une princesse qui fonde en son nom propre.
Le concile de Reims — le retour à Poitiers — la mort à Saintes
En 1049, le concile de Reims condamne le mariage d'Agnès et de Geoffroy comme incestueux (consanguinité au 3e degré). S'y ajoutent la pression du roi de France — irrité que Geoffroy ait envisagé de prêter serment à l'empereur germanique pour s'affranchir de sa suzeraineté, politique attribuée à l'influence d'Agnès — et des raisons dynastiques. L'annulation intervient entre 1049 et 1052.
Après la séparation, Agnès retourne à la cour de Poitiers auprès de son fils. Elle n'a plus de titre, mais elle a son influence — et elle en use. En 1058, Guillaume VII repart en guerre contre Geoffroy, vraisemblablement parce que l'ex-comte avait attribué le douaire d'Agnès à sa nouvelle épouse Adélaïde ; le comte de Poitou est sur le point de vaincre quand il meurt de maladie. Son frère Guy-Geoffroi lui succède sous le nom de Guillaume VIII.
Agnès meurt le 10 novembre 1068 à Saintes, à soixante-douze ans, après une vie active jusqu'au bout — voyageant, participant aux donations, conseillant ses fils à la cour de Poitiers. Elle est inhumée dans sa fondation de Saint-Nicolas de Poitiers, qu'elle avait bâtie de ses propres deniers.
Deux ducs, une impératrice — et la racine des Plantagenêts
Agnès de Bourgogne est le nœud d'une généalogie extraordinaire. Par son premier mariage, elle donne à l'Aquitaine deux ducs et une impératrice du Saint-Empire. Par son second, elle lie l'Anjou au Poitou et contribue à constituer l'espace territorial dans lequel manœuvreront plus tard Foulque V et les Plantagenêts.
Ses fils Guillaume VII et Guillaume VIII règnent sur l'Aquitaine ; sa fille Ala devient impératrice germanique. Par elle, le sang bourguignon irrigue les plus hautes maisons d'Europe.
Elle a gouverné l'Aquitaine en régente, commandé des armées par procuration, influencé le rapprochement avec le Saint-Empire, fondé des monastères. Un pouvoir durable, non une exception provisoire.
En liant l'Anjou, le Poitou et l'Aquitaine, elle préfigure l'espace que réuniront un siècle plus tard Henri II et Aliénor d'Aquitaine : l'empire Plantagenêt.
Duchesse d'Aquitaine, comtesse d'Anjou, mère d'un duc, d'un autre duc, et d'une impératrice.
— Épitaphe que choisit Agnès de Bourgogne
La Bourgogne natale, l'Aquitaine, l'Anjou et ses fondations
La carte ci-dessous embrasse la trajectoire d'Agnès, de sa Bourgogne natale à l'Aquitaine de son premier mariage et à l'Anjou du second : ses lieux de pouvoir et ses fondations monastiques, de Vendôme à Saintes.