Chartres · Châteaudun · Blois — IXe–Xe siècles
De l'ancienne cité des Carnutes à la grande principauté Blois-Chartres-Châteaudun. Comment un pagus carolingien devint, sous Thibaud le Tricheur, l'un des plus redoutables adversaires des Capétiens — et comment l'historien Karl Ferdinand Werner a renouvelé la lecture de cette acquisition.
Chartres, Châteaudun et Blois — trois pays, un commandement
Le comté de Chartres ne peut pas être compris isolément. Au haut Moyen Âge, il s'inscrit dans l'héritage de l'ancienne cité des Carnutes, puis dans la division en pagi : Chartrain, Dunois, Blésois, Vendômois, Étampois, Drouais et autres circonscriptions issues du démembrement de la cité antique.
Aux IXe et Xe siècles, l'histoire du comté de Chartres est étroitement liée à celle de Châteaudun et de Blois. L'historien René Merlet insiste sur le fait que ces trois pays restent juridiquement distincts, mais sont très souvent gouvernés par un même comte. À partir du Xe siècle, Blois devient le lieu de résidence habituel du comte, tandis que Chartres et Châteaudun conservent des sièges d'administration propres.
La cité antique — le diocèse — le morcellement en pagi
Avant la conquête romaine, Chartres — appelée alors Autricum — est le chef-lieu de la grande peuplade celtique des Carnutes, qui occupe une position centrale en Gaule. César la décrit comme le cœur religieux du pays gaulois.
À l'époque romaine, la cité comprend Autricum (Chartres) et Genabum (Orléans). Au IIIe siècle, elle est démembrée : une cité reste centrée sur Chartres, une autre se constitue autour d'Orléans.
Quand les circonscriptions civiles romaines disparaissent, les limites ecclésiastiques gardent le souvenir de l'ancienne organisation. Le diocèse de Chartres préserve ainsi l'étendue ancienne du pays chartrain.
Après la conquête franque, la cité est fractionnée : pagus Carnotinus (Chartres), Duncensis (Châteaudun), Blesensis (Blois), Vindocinensis (Vendôme), une partie du Stampensis (Étampes), le Drouais, le Madrie…
D'Autricum à la puissance Blois-Chartres-Châteaudun
Antiquité
Chartres, sous le nom d'Autricum, est le centre d'un vaste territoire carnute. Cette origine explique le prestige ancien du pays chartrain et son poids dans l'organisation religieuse et administrative postérieure.
IIIe–IVe siècles
La grande cité des Carnutes est divisée ; Orléans se sépare de Chartres. Les diocèses chrétiens reprennent largement les anciennes limites des cités romaines, fixant durablement les cadres territoriaux.
VIe siècle
À l'époque mérovingienne, les pagi sont administrés par des comtes. Chartres, Blois et Châteaudun ont alors des comtes locaux chargés de la justice, de la défense et de l'administration.
v. 830
Sous Louis le Pieux, la majeure partie de l'ancien pays carnute est administrée par de hauts personnages francs. Guillaume reçoit la garde des pays de Blois et de Châteaudun ; le Chartrain devait probablement déjà être associé à cet ensemble.
Milieu IXe siècle
Après Guillaume, le pays est divisé. Robert le Fort intervient à Blois, tandis qu'Eudes joue un rôle important à Châteaudun et probablement à Chartres. La vallée du Loir et la Beauce sont des axes stratégiques face aux invasions.
v. 925
À partir d'environ 925, les trois pays sont presque constamment réunis sous un même comte. Ils restent distincts, mais relèvent d'un même commandement supérieur.
956/959
Thibaud de Blois associe durablement Chartres à la puissance blésoise et devient le premier comte de Chartres de ce nom. La date et le mode de cette acquisition font l'objet d'un débat majeur entre historiens — voir la thèse de Werner.
Fin Xe siècle
Les comtes de Blois contrôlent un ensemble puissant : Blois, Chartres, Châteaudun et leurs dépendances. Cette concentration change les équilibres entre Capétiens, Robertiens, Angevins, Normands et Bouchardides de Vendôme.
De responsabilités déléguées à une principauté territoriale
Thibaud Ier de Blois, dit le Tricheur, est le personnage décisif de cette histoire. Il transforme des responsabilités héritées ou déléguées en une véritable puissance territoriale, et associe durablement Chartres, Châteaudun et Blois en un seul ensemble.
Le chroniqueur de Bonneval le désigne comme le premier comte de Chartres de ce nom, ce qui marque la prise en main thibaldienne du Chartrain. Sous lui et ses successeurs, la maison de Blois devient l'un des grands adversaires potentiels des Capétiens, contrôlant un arc de territoires qui enserre le domaine royal de la Loire à la Beauce. Mais comment et quand exactement Thibaud s'est-il emparé de Chartres ? C'est ici que les historiens divergent profondément.
Une usurpation après 956, et non une dévolution ancienne
Pour l'historien Karl Ferdinand Werner, Thibaud le Tricheur ne serait pas devenu comte de Chartres et de Châteaudun dès les années 930–940 par une dévolution normale organisée par Hugues le Grand. Sa thèse est bien plus conflictuelle : Thibaud aurait acquis Chartres — et probablement Châteaudun — après la mort d'Hugues le Grand en 956, en profitant de la minorité politique et de la faiblesse du jeune Hugues Capet.
La chronologie de Werner : 956–959
Le point clé est la date. Werner ne place pas l'acquisition de Chartres autour de 940, mais entre 956 et 959. On retrouve cette datation dans son propre texte, à propos du vassal Hardouin II : Werner écrit qu'après la conquête de Chartres par Thibaud, datée 956/959, Hardouin fut doté dans la région par son seigneur féodal, c'est-à-dire par Thibaud de Blois-Tours. La logique de Werner se déroule en plusieurs temps :
Avant 956
Tant qu'Hugues le Grand est vivant, le Chartrain reste dans l'orbite directe du duc des Francs. En 939, Hugues le Grand est considéré comme « comte de Chartres » et Geoffroy comme « vicomte de Chartres » : la place institutionnelle de Thibaud à Chartres n'est pas encore acquise.
956
Thibaud est puissant à Blois et à Tours, mais pas encore maître de Chartres. À la mort du duc des Francs, le pouvoir robertien est affaibli, son héritier Hugues Capet encore politiquement faible.
956–959
Thibaud profite de cette situation pour s'emparer de Chartres. L'acquisition est consolidée entre 956 et 959. Ses vassaux, comme Hardouin, sont ensuite installés ou dotés dans la région par leur nouveau seigneur.
Werner rejette les indices qui feraient descendre la prise de contrôle vers 940–950. Il écarte notamment un acte du cartulaire de Saint-Père de Chartres daté de 950, le jugeant interpolé ; ce terminus supprimé, il peut repousser la date après 956. Quant à Châteaudun, la preuve explicite porte surtout sur Chartres : le document parle de l'acquisition de Chartres « voire de Châteaudun ». Mais puisque Chartres, Châteaudun et Blois forment déjà un ensemble de commandement, l'appropriation de Chartres entraîne ou confirme celle du Dunois.
Werner face à Merlet et à Bijard
Werner se distingue de l'ancien René Merlet, qui s'était surtout attaché à réfuter la légende de Hasting (selon laquelle ce chef normand aurait vendu Chartres à Thibaud en 885 — chronologie impossible). Werner ne se contente pas de rejeter la légende : il propose une reconstruction politique, faisant de l'usurpation postérieure à 956 la vraie explication.
| Question | Werner | Bijard |
|---|---|---|
| Date principale | 956–959 | Processus commencé avant 956 |
| Mode d'acquisition | Conquête / usurpation | Dévolution progressive (marche confiée) |
| Rôle d'Hugues le Grand | Conserve l'honor jusqu'à sa mort | Organise lui-même la montée de Thibaud |
| Rôle d'Hugues Capet | Victime de la captation (minorité) | Héritier d'un système déjà préparé |
| Nature de l'événement | Rupture violente | Construction politique progressive |
Thibaud aurait acquis Chartres non par héritage ancien ni par concession normale, mais par une captation de pouvoir intervenue après la mort d'Hugues le Grand en 956, pendant la faiblesse du jeune Hugues Capet. C'est cette thèse — forte mais discutée — que Bijard cherche à réviser.
— La position de K. F. Werner
Carolingiens, Robertiens, Thibaldiens, Église et voisins
Sous Louis le Pieux, il reçoit la garde de Blois et de Châteaudun. Issu d'une très haute aristocratie franque, il marque l'entrée du pays bléso-chartrain dans les grandes charges comtales carolingiennes.
Successeur partiel de Guillaume, notamment dans le Dunois, il défend la région contre Bretons et Normands. Sa retraite vers Chartres lors de l'invasion bretonne montre que la cité est un refuge stratégique.
Il apparaît dans la réorganisation des honneurs en Neustrie. Sa présence à Blois rattache la région aux grands enjeux robertiens, préfigurant la future puissance capétienne.
Le personnage décisif : il transforme des responsabilités déléguées en puissance territoriale et associe durablement Chartres, Châteaudun et Blois. Premier comte de Chartres de ce nom.
Chartres est une grande cité épiscopale. La présence de l'évêque explique que les comtes résident plutôt à Blois : la dualité entre puissance comtale et puissance épiscopale est un trait fondamental de l'histoire chartraine.
Passage, épiscopat, union des trois pays, mutation princière, rivalités
Géographie
Le Chartrain contrôle les routes entre Paris, Orléans, la Beauce, le Dunois, le Perche, la vallée du Loir et la Loire moyenne. Son importance est autant géographique que politique.
Église & comté
Chartres est une cité religieuse majeure ; la puissance de l'évêque y est ancienne. Cela explique que le comte, lorsqu'il gouverne aussi Blois et Châteaudun, réside plutôt à Blois pour éviter la concurrence directe avec l'autorité épiscopale.
Cohésion
Le fait essentiel est l'union progressive des trois pays. Ils gardent leur identité propre mais forment un ensemble politique puissant, qui prépare la grandeur de la maison de Blois.
Mutation
Au IXe siècle, le comte est encore l'agent du roi ; au Xe, la fonction se transforme : les familles comtales rendent leur autorité héréditaire et bâtissent des principautés.
Rivalités
Lorsque Blois contrôle Chartres et Châteaudun, la maison de Blois devient l'un des grands adversaires des Capétiens. Le Vendômois prend alors une valeur stratégique : zone de résistance entre la Loire, le Loir et les ambitions blésoises.
Les trois pays, les voisins et les axes stratégiques
La carte ci-dessous situe l'ensemble bléso-chartrain dans son environnement : les trois capitales (Blois, Chartres, Châteaudun), les voisins (Vendôme, Orléans, Paris, la Normandie, l'Anjou) et les axes de passage qui font tout l'enjeu stratégique du Chartrain.