Chartres · Châteaudun · Blois — IXe–Xe siècles

Le Comté de Chartres

De l'ancienne cité des Carnutes à la grande principauté Blois-Chartres-Châteaudun. Comment un pagus carolingien devint, sous Thibaud le Tricheur, l'un des plus redoutables adversaires des Capétiens — et comment l'historien Karl Ferdinand Werner a renouvelé la lecture de cette acquisition.

AutricumCapitale carnute
v. 925Union des trois pays
956/959Chartres à Thibaud (Werner)
3 paysBlois-Chartres-Dunois
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Un Comté qui ne se Comprend pas Seul

Chartres, Châteaudun et Blois — trois pays, un commandement

Le comté de Chartres ne peut pas être compris isolément. Au haut Moyen Âge, il s'inscrit dans l'héritage de l'ancienne cité des Carnutes, puis dans la division en pagi : Chartrain, Dunois, Blésois, Vendômois, Étampois, Drouais et autres circonscriptions issues du démembrement de la cité antique.

Aux IXe et Xe siècles, l'histoire du comté de Chartres est étroitement liée à celle de Châteaudun et de Blois. L'historien René Merlet insiste sur le fait que ces trois pays restent juridiquement distincts, mais sont très souvent gouvernés par un même comte. À partir du Xe siècle, Blois devient le lieu de résidence habituel du comte, tandis que Chartres et Châteaudun conservent des sièges d'administration propres.

L'idée principale : le Chartrain vient de l'ancienne cité gallo-romaine des Carnutes ; le pagus Carnotinus devient une circonscription administrative franque ; Chartres, Châteaudun et Blois sont souvent gouvernés par un même comte ; et au Xe siècle, Thibaud le Tricheur fait entrer Chartres dans la puissance blésoise.
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Du Pays des Carnutes au Pagus Chartrain

La cité antique — le diocèse — le morcellement en pagi

Avant la conquête romaine, Chartres — appelée alors Autricum — est le chef-lieu de la grande peuplade celtique des Carnutes, qui occupe une position centrale en Gaule. César la décrit comme le cœur religieux du pays gaulois.

Illustration : Autricum
Antiquité

La Cité des Carnutes

À l'époque romaine, la cité comprend Autricum (Chartres) et Genabum (Orléans). Au IIIe siècle, elle est démembrée : une cité reste centrée sur Chartres, une autre se constitue autour d'Orléans.

Illustration : le diocèse
Continuité

Le Rôle du Diocèse

Quand les circonscriptions civiles romaines disparaissent, les limites ecclésiastiques gardent le souvenir de l'ancienne organisation. Le diocèse de Chartres préserve ainsi l'étendue ancienne du pays chartrain.

Illustration : les pagi
Époque franque

Le Morcellement en Pagi

Après la conquête franque, la cité est fractionnée : pagus Carnotinus (Chartres), Duncensis (Châteaudun), Blesensis (Blois), Vindocinensis (Vendôme), une partie du Stampensis (Étampes), le Drouais, le Madrie…

À retenir : le comté de Chartres est d'abord un héritier du pagus chartrain. Mais son histoire politique se construit en relation constante avec le Dunois et le Blésois, dont il finira par former, avec eux, un seul ensemble de commandement.
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Chronologie de Formation du Comté

D'Autricum à la puissance Blois-Chartres-Châteaudun

Antiquité

Autricum, capitale des Carnutes

Chartres, sous le nom d'Autricum, est le centre d'un vaste territoire carnute. Cette origine explique le prestige ancien du pays chartrain et son poids dans l'organisation religieuse et administrative postérieure.

IIIe–IVe siècles

De la cité romaine au diocèse

La grande cité des Carnutes est divisée ; Orléans se sépare de Chartres. Les diocèses chrétiens reprennent largement les anciennes limites des cités romaines, fixant durablement les cadres territoriaux.

VIe siècle

Les pagi et les premiers comtes

À l'époque mérovingienne, les pagi sont administrés par des comtes. Chartres, Blois et Châteaudun ont alors des comtes locaux chargés de la justice, de la défense et de l'administration.

v. 830

Guillaume, comte de Blois et Châteaudun

Sous Louis le Pieux, la majeure partie de l'ancien pays carnute est administrée par de hauts personnages francs. Guillaume reçoit la garde des pays de Blois et de Châteaudun ; le Chartrain devait probablement déjà être associé à cet ensemble.

Milieu IXe siècle

Eudes et la défense contre Bretons et Normands

Après Guillaume, le pays est divisé. Robert le Fort intervient à Blois, tandis qu'Eudes joue un rôle important à Châteaudun et probablement à Chartres. La vallée du Loir et la Beauce sont des axes stratégiques face aux invasions.

v. 925

L'union régulière de Chartres, Châteaudun et Blois

À partir d'environ 925, les trois pays sont presque constamment réunis sous un même comte. Ils restent distincts, mais relèvent d'un même commandement supérieur.

956/959

Thibaud le Tricheur acquiert le Chartrain

Thibaud de Blois associe durablement Chartres à la puissance blésoise et devient le premier comte de Chartres de ce nom. La date et le mode de cette acquisition font l'objet d'un débat majeur entre historiens — voir la thèse de Werner.

Fin Xe siècle

La puissance Blois-Chartres-Châteaudun

Les comtes de Blois contrôlent un ensemble puissant : Blois, Chartres, Châteaudun et leurs dépendances. Cette concentration change les équilibres entre Capétiens, Robertiens, Angevins, Normands et Bouchardides de Vendôme.

04

Thibaud le Tricheur — le Personnage Décisif

De responsabilités déléguées à une principauté territoriale

Thibaud Ier de Blois, dit le Tricheur, est le personnage décisif de cette histoire. Il transforme des responsabilités héritées ou déléguées en une véritable puissance territoriale, et associe durablement Chartres, Châteaudun et Blois en un seul ensemble.

Le chroniqueur de Bonneval le désigne comme le premier comte de Chartres de ce nom, ce qui marque la prise en main thibaldienne du Chartrain. Sous lui et ses successeurs, la maison de Blois devient l'un des grands adversaires potentiels des Capétiens, contrôlant un arc de territoires qui enserre le domaine royal de la Loire à la Beauce. Mais comment et quand exactement Thibaud s'est-il emparé de Chartres ? C'est ici que les historiens divergent profondément.

Deux lectures pour un même événement : la tradition, représentée par René Merlet, voit dans l'acquisition de Chartres l'aboutissement progressif d'une union ancienne (vers 925) des trois pays sous un même commandement. Une lecture plus récente, portée par Karl Ferdinand Werner, y voit au contraire une captation tardive et violente, postérieure à 956. La section suivante détaille ce débat.
05

L'Acquisition de Chartres — la Thèse de Karl Ferdinand Werner

Une usurpation après 956, et non une dévolution ancienne

Pour l'historien Karl Ferdinand Werner, Thibaud le Tricheur ne serait pas devenu comte de Chartres et de Châteaudun dès les années 930–940 par une dévolution normale organisée par Hugues le Grand. Sa thèse est bien plus conflictuelle : Thibaud aurait acquis Chartres — et probablement Châteaudun — après la mort d'Hugues le Grand en 956, en profitant de la minorité politique et de la faiblesse du jeune Hugues Capet.

Karl Ferdinand Werner — « L'acquisition par la Maison de Blois des comtés de Chartres et de Châteaudun » (1980) Chez Werner, il y a une idée d'usurpation ou de captation violente d'un honor robertien. Thibaud profite de « l'impotence du jeune Hugues Capet » pour s'emparer de Chartres et de Châteaudun. Werner parle bien d'une conquête de Chartres — non d'une simple succession, concession ou délégation administrative. Cette lecture est devenue, selon Raphaël Bijard qui la résume, un véritable « poncif historiographique ».

La chronologie de Werner : 956–959

Le point clé est la date. Werner ne place pas l'acquisition de Chartres autour de 940, mais entre 956 et 959. On retrouve cette datation dans son propre texte, à propos du vassal Hardouin II : Werner écrit qu'après la conquête de Chartres par Thibaud, datée 956/959, Hardouin fut doté dans la région par son seigneur féodal, c'est-à-dire par Thibaud de Blois-Tours. La logique de Werner se déroule en plusieurs temps :

Avant 956

Hugues le Grand conserve l'honor chartrain

Tant qu'Hugues le Grand est vivant, le Chartrain reste dans l'orbite directe du duc des Francs. En 939, Hugues le Grand est considéré comme « comte de Chartres » et Geoffroy comme « vicomte de Chartres » : la place institutionnelle de Thibaud à Chartres n'est pas encore acquise.

956

La mort d'Hugues le Grand

Thibaud est puissant à Blois et à Tours, mais pas encore maître de Chartres. À la mort du duc des Francs, le pouvoir robertien est affaibli, son héritier Hugues Capet encore politiquement faible.

956–959

La captation de Chartres

Thibaud profite de cette situation pour s'emparer de Chartres. L'acquisition est consolidée entre 956 et 959. Ses vassaux, comme Hardouin, sont ensuite installés ou dotés dans la région par leur nouveau seigneur.

Werner rejette les indices qui feraient descendre la prise de contrôle vers 940–950. Il écarte notamment un acte du cartulaire de Saint-Père de Chartres daté de 950, le jugeant interpolé ; ce terminus supprimé, il peut repousser la date après 956. Quant à Châteaudun, la preuve explicite porte surtout sur Chartres : le document parle de l'acquisition de Chartres « voire de Châteaudun ». Mais puisque Chartres, Châteaudun et Blois forment déjà un ensemble de commandement, l'appropriation de Chartres entraîne ou confirme celle du Dunois.

Werner face à Merlet et à Bijard

Werner se distingue de l'ancien René Merlet, qui s'était surtout attaché à réfuter la légende de Hasting (selon laquelle ce chef normand aurait vendu Chartres à Thibaud en 885 — chronologie impossible). Werner ne se contente pas de rejeter la légende : il propose une reconstruction politique, faisant de l'usurpation postérieure à 956 la vraie explication.

La critique de Raphaël Bijard Bijard estime que Werner force trop la chronologie et écarte trop brutalement certaines sources. Il lui reproche d'avoir déjà sa conclusion en tête : Thibaud n'aurait pu devenir comte de Chartres qu'après 956, parce qu'Hugues le Grand n'aurait pas pu se dessaisir de son honor avant sa mort. Bijard juge cette conclusion trop rigide et préfère envisager une dévolution progressive, contrôlée par Hugues le Grand lui-même, dans le cadre d'une marche confiée à Thibaud.
QuestionWernerBijard
Date principale956–959Processus commencé avant 956
Mode d'acquisitionConquête / usurpationDévolution progressive (marche confiée)
Rôle d'Hugues le GrandConserve l'honor jusqu'à sa mortOrganise lui-même la montée de Thibaud
Rôle d'Hugues CapetVictime de la captation (minorité)Héritier d'un système déjà préparé
Nature de l'événementRupture violenteConstruction politique progressive

Thibaud aurait acquis Chartres non par héritage ancien ni par concession normale, mais par une captation de pouvoir intervenue après la mort d'Hugues le Grand en 956, pendant la faiblesse du jeune Hugues Capet. C'est cette thèse — forte mais discutée — que Bijard cherche à réviser.

— La position de K. F. Werner
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Les Principaux Acteurs

Carolingiens, Robertiens, Thibaldiens, Église et voisins

Illustration : Guillaume
Carolingiens

Guillaume de Blois

Sous Louis le Pieux, il reçoit la garde de Blois et de Châteaudun. Issu d'une très haute aristocratie franque, il marque l'entrée du pays bléso-chartrain dans les grandes charges comtales carolingiennes.

Illustration : Eudes
Défense

Eudes

Successeur partiel de Guillaume, notamment dans le Dunois, il défend la région contre Bretons et Normands. Sa retraite vers Chartres lors de l'invasion bretonne montre que la cité est un refuge stratégique.

Illustration : Robert
Robertiens

Robert le Fort

Il apparaît dans la réorganisation des honneurs en Neustrie. Sa présence à Blois rattache la région aux grands enjeux robertiens, préfigurant la future puissance capétienne.

Illustration : Thibaud
Thibaldiens

Thibaud le Tricheur

Le personnage décisif : il transforme des responsabilités déléguées en puissance territoriale et associe durablement Chartres, Châteaudun et Blois. Premier comte de Chartres de ce nom.

Illustration : l'évêque
Église

L'Évêque de Chartres

Chartres est une grande cité épiscopale. La présence de l'évêque explique que les comtes résident plutôt à Blois : la dualité entre puissance comtale et puissance épiscopale est un trait fondamental de l'histoire chartraine.

Illustration : les voisins
Voisins

Vendôme, Anjou, Normandie

À l'ouest, Vendôme est un espace de contact avec les Bouchardides puis l'Anjou. Au nord-ouest, la Normandie devient une puissance durable. Le contrôle de Chartres est un enjeu entre Blois, Paris, Orléans, Anjou et Normandie.

07

Les Grands Enjeux du Comté

Passage, épiscopat, union des trois pays, mutation princière, rivalités

Géographie

Un espace de passage

Le Chartrain contrôle les routes entre Paris, Orléans, la Beauce, le Dunois, le Perche, la vallée du Loir et la Loire moyenne. Son importance est autant géographique que politique.

Église & comté

Une cité épiscopale face à un comte extérieur

Chartres est une cité religieuse majeure ; la puissance de l'évêque y est ancienne. Cela explique que le comte, lorsqu'il gouverne aussi Blois et Châteaudun, réside plutôt à Blois pour éviter la concurrence directe avec l'autorité épiscopale.

Cohésion

L'union Chartres-Châteaudun-Blois

Le fait essentiel est l'union progressive des trois pays. Ils gardent leur identité propre mais forment un ensemble politique puissant, qui prépare la grandeur de la maison de Blois.

Mutation

Du comte carolingien au prince territorial

Au IXe siècle, le comte est encore l'agent du roi ; au Xe, la fonction se transforme : les familles comtales rendent leur autorité héréditaire et bâtissent des principautés.

Rivalités

Capétiens et Bouchardides

Lorsque Blois contrôle Chartres et Châteaudun, la maison de Blois devient l'un des grands adversaires des Capétiens. Le Vendômois prend alors une valeur stratégique : zone de résistance entre la Loire, le Loir et les ambitions blésoises.

À retenir : le comté de Chartres est moins une principauté isolée qu'un élément d'un ensemble plus vaste — Blois-Chartres-Châteaudun. Sa possession donne à la maison de Blois une profondeur politique décisive, qui en fait le grand rival oriental de l'Anjou et le voisin redouté des Capétiens.
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Carte — Blois-Chartres-Châteaudun

Les trois pays, les voisins et les axes stratégiques

La carte ci-dessous situe l'ensemble bléso-chartrain dans son environnement : les trois capitales (Blois, Chartres, Châteaudun), les voisins (Vendôme, Orléans, Paris, la Normandie, l'Anjou) et les axes de passage qui font tout l'enjeu stratégique du Chartrain.

Les trois pays (Blois-Chartres-Dunois)
Cités & sièges
Voisins (Vendôme, Anjou)
Pouvoirs rivaux (Paris, Orléans)