Anjou & Jérusalem — 1089–1143 — Le Comte devenu Roi
Comte d'Anjou, croisé, puis roi de Jérusalem. Père de Geoffroy Plantagenêt et grand-père d'Henri II d'Angleterre, Foulque V est le prince qui mena deux vies : seigneur d'Occident, puis souverain de la Ville Sainte. En forgeant le mariage de son fils avec Mathilde, il rendit possible l'empire Plantagenêt ; en régnant sur Jérusalem, il fonda une dynastie latine d'Orient.
Comte d'Anjou le matin, roi d'Orient le soir
Dans la galerie des princes médiévaux qui ont mené une double vie — seigneurs d'Occident le matin, aventuriers d'Orient le soir —, Foulque V d'Anjou occupe une place singulière et trop souvent négligée. Père de Geoffroy Plantagenêt et grand-père d'Henri II d'Angleterre, il est d'ordinaire mentionné en passant, comme un ancêtre généalogique commode.
C'est lui faire injustice. Car Foulque V est d'abord un prince accompli dans son propre droit : comte d'Anjou habile et guerrier, diplomate qui noua l'alliance permettant aux Plantagenêts d'exister, et finalement roi de Jérusalem — l'un des souverains latins d'Orient les plus capables de son siècle. Sa vie dessine un arc proprement romanesque, de l'Anjou brumeux aux murailles dorées de la Ville Sainte.
Trois vies en une
Gouverne l'Anjou, consolide le Maine, rivalise avec Henri Beauclerc. Il négocie le mariage de son fils Geoffroy avec Mathilde (1128) et accomplit un premier pèlerinage à Jérusalem dès 1120.
Après le mariage de Geoffroy, il repart en Terre Sainte (1129), y épouse Mélisende, héritière du royaume de Jérusalem, et cède l'Anjou à son fils. Il choisit l'Orient sans regret.
Couronné roi après la mort de Baudouin II en 1131. Il règne douze ans sur les états latins, défend les frontières contre Zengui et renforce les forteresses jusqu'à sa mort accidentelle.
Héritier d'une maison redoutable — la Blanche-Nef — le coup diplomatique
Foulque naît vers 1089, fils du comte Foulque IV dit le Réchin — surnom peu flatteur qui dit assez le caractère de son père. Il hérite du comté d'Anjou en 1109. L'Anjou qu'il reçoit est une principauté de premier rang : coincée entre le duché de Normandie au nord, le comté de Blois à l'est et les domaines royaux capétiens, elle a prospéré grâce à l'énergie belliqueuse de ses comtes.
Les Angevins sont réputés pour leur vigueur militaire, leur sens juridique et une certaine brutalité calculée que leurs voisins respectent autant qu'ils la redoutent. Dès les premières années de son règne, Foulque confirme les espoirs mis en lui : consolidation du Maine, pression constante sur la Touraine, rivalité permanente avec le duc-roi d'Angleterre Henri Ier Beauclerc. Mais il est plus subtil que ses prédécesseurs : il comprend que la guerre incessante épuise sans résoudre, et qu'une alliance bien choisie vaut mieux que dix batailles.
La catastrophe de la Blanche-Nef en novembre 1120 — qui noie Guillaume Adelin, fils unique et héritier d'Henri Ier — ouvre une opportunité dynastique extraordinaire. Henri Beauclerc, vieillissant et sans héritier mâle, a besoin d'un gendre puissant pour sa fille Mathilde ; Foulque, lui, cherche à ancrer sa maison dans un rang supérieur. En 1128, Geoffroy, fils de Foulque, épouse Mathilde, ancienne impératrice d'Allemagne et héritière de l'Angleterre et de la Normandie. Foulque a réussi le coup diplomatique le plus brillant de sa carrière comtale.
La tradition de Foulque Nerra — Baudouin II — la main de Mélisende
La dévotion de Foulque pour Jérusalem n'est pas un caprice tardif : elle s'inscrit dans une tradition familiale angevine profondément marquée par la spiritualité de la croisade. Son ancêtre Foulque Nerra — le « Faucon Noir », l'un des comtes les plus redoutables du XIe siècle — s'était rendu trois fois à Jérusalem en pénitence de ses crimes.
1120
Foulque effectue son premier voyage en Terre Sainte. Il y est accueilli par Baudouin II, roi de Jérusalem, frappé par ses qualités militaires et sa maturité politique. Les deux hommes nouent une relation aux conséquences décisives. Foulque revient en Anjou avec le prestige d'un croisé accompli — et, déjà, peut-être, l'idée d'un retour plus durable.
1129
Il repart pour l'Orient, mais ce voyage est tout autre. Baudouin II, vieillissant et sans héritier mâle, lui a proposé la main de sa fille Mélisende, héritière présomptive du royaume. Foulque accepte : pour réaliser cette union, il cède le comté d'Anjou à son fils Geoffroy, rompant avec l'Occident sans aucune contrainte.
Le choix d'une vie
C'est un choix délibéré, celui d'un homme qui préfère la couronne de David à celle d'Anjou. Pour les Angevins, la Terre Sainte est à la fois lieu de dévotion sincère et théâtre d'une réputation à construire. Foulque y engage désormais tout son destin.
Le couronnement au Saint-Sépulcre — Zengui — gouverner aux confins du monde chrétien
Baudouin II meurt en août 1131. Foulque et Mélisende sont couronnés conjointement à l'église du Saint-Sépulcre — détail qui n'est pas anodin : Mélisende est co-souveraine de plein droit, et Foulque doit composer avec une reine qui entend gouverner, pas seulement régner à ses côtés.
Les premières années du règne sont marquées par des tensions : les barons locaux, qui ont leurs propres réseaux et ambitions, accueillent avec méfiance ce comte d'Anjou venu d'Occident, qui ne connaît ni les hommes ni la géographie de l'Orient latin. Foulque surmonte ces résistances avec une habileté remarquable. Sur le plan militaire, il doit faire face à la montée en puissance de Zengui, atabeg de Mossoul et d'Alep, qui entreprend de réunifier le monde musulman syrien sous son autorité — prélude à la reconquête islamique qui culminera avec Saladin.
Foulque répond en renforçant le réseau de forteresses frontières : le château de Bâniyâs au nord, les positions en Transjordanie, les défenses du comté de Tripoli. Il comprend que la survie des états latins dépend moins des batailles rangées — toujours risquées — que d'une défense en profondeur appuyée sur des places fortes inexpugnables.
Sur le plan intérieur, il parvient progressivement à s'imposer, notamment après avoir géré une crise dynastique délicate : un scandale de cour impliquant Mélisende et un noble local, Hugues II du Puiset, faillit déchirer la cour de Jérusalem. Foulque, d'abord maladroit, finit par trouver un équilibre — punissant le coupable sans humilier la reine — qui lui vaut le respect d'une noblesse sensible aux nuances. Il apprend à gouverner l'Orient avec les codes de l'Orient.
Homme d'Occident gouvernant en Orient, Foulque V incarne la capacité d'adaptation qui fut la vraie force des états latins dans leurs meilleures heures : savoir tenir une forteresse autant avec la diplomatie qu'avec l'épée.
La chute de cheval à Acre — l'hommage de Guillaume de Tyr — Mélisende régente
Le 10 novembre 1143, à Acre, Foulque V meurt des suites d'un accident de chasse : son cheval trébuche, le roi est désarçonné, et la selle lui écrase le crâne. Il a environ cinquante-quatre ans. La mort est cruelle dans son absurdité — ce roi qui avait survécu à vingt ans de guerres, de sièges et de raids en Orient, emporté par une partie de chasse.
Guillaume de Tyr, le grand chroniqueur des états latins, lui rend un hommage sincère, saluant un souverain « doux et affable, sage dans le conseil, actif dans la guerre et généreux envers les pauvres ». Sa succession est ordonnée : Mélisende, co-souveraine depuis 1131, règne de plein droit, d'abord en tutelle de son fils Baudouin III, puis en souveraine effective jusqu'en 1153. Les fils de Foulque et Mélisende — Baudouin III et Amaury Ier — poursuivront la défense des états latins pendant les décennies suivantes. La lignée angevine, transplantée au Levant, s'y maintiendra jusqu'à la fin du royaume de Jérusalem.
Le pivot entre les Plantagenêts d'Occident et les rois latins d'Orient
Foulque V est l'un de ces personnages dont la grandeur tient moins à leurs actes propres qu'aux connexions qu'ils ont établies entre des mondes qui n'auraient pas dû se toucher. Il est le pivot entre deux dynasties : à l'ouest, celle des Plantagenêts, qu'il a rendue possible ; à l'est, celle des rois latins de Jérusalem de la maison d'Anjou.
En cédant l'Anjou sans regret apparent pour aller régner à Jérusalem, Foulque manifeste une liberté d'esprit rare pour un prince féodal dont l'identité est normalement inséparable de sa terre. Il incarne l'idéal de la croisade tel qu'il était vécu par les meilleurs de sa génération : non comme une aventure de pillage, mais comme un engagement spirituel et politique total, au prix de tout ce qu'on a construit.
Son petit-fils Henri II régnera sur un empire allant des Pyrénées à l'écosse. Sans le mariage forgé par Foulque en 1128, la dynastie Plantagenêt n'aurait jamais existé.
Son autre petit-fils Baudouin III défendra Jérusalem contre Nour ad-Din. La lignée angevine règnera sur la Ville Sainte pendant quarante ans après lui.
Deux empires, deux horizons, une seule source : ce comte d'Anjou qui choisit un jour la croix au détriment du genêt — et qui, ce faisant, changea le cours de deux histoires à la fois.
Doux et affable, sage dans le conseil, actif dans la guerre et généreux envers les pauvres.
— Guillaume de Tyr, chroniqueur des états latins
Le comté d'origine, la route du pèlerinage et le royaume d'Orient
La carte ci-dessous embrasse l'extraordinaire trajectoire de Foulque V : son comté d'Anjou et ses voisins occidentaux, puis l'Orient latin où il régna — Jérusalem, Acre, les forteresses frontières face à la menace de Zengui.