Exposé d'Histoire Médiévale · Fascicule VII
Foulque IV d'Anjou
Comte d'Anjou · du Maine · de Touraine
le Réchin
c. 1043 — 14 avril 1109

Il est des noms que l'histoire retient moins pour les actes que pour le surnom qu'ils ont mérité. Le Réchin — le grognon, le hargneux, celui qui rechigne — : Foulque IV d'Anjou n'a jamais réussi à s'en défaire, et les chroniqueurs de son temps, à commencer par le mordant Orderic Vital, se sont chargés de le fixer pour la postérité. Pourtant, derrière ce sobriquet peu flatteur se cache l'un des personnages les plus complexes et les plus représentatifs de la noblesse féodale du XIe siècle : un homme capable de trahisons calculées et de repentirs sincères, de défaites cuisantes et de résiliences remarquables, qui gouverna l'Anjou pendant quarante-deux ans dans un siècle de violence chronique, et dont le fils — Foulque V — allait devenir roi de Jérusalem. Comprendre le Réchin, c'est comprendre la matière brute dont était fait le monde féodal avant que les institutions ne l'aient poli.

 I. Le comté conquis sur son propre frère (1067–1068) 

Foulque IV n'hérite pas de l'Anjou — il le prend. Il est le second fils du comte Geoffroy II Martel, mort en 1060 sans héritier direct, laissant le comté à ses deux neveux : Geoffroy le Barbu d'abord, puis, en co-gouvernement conflictuel, Foulque. La cohabitation tourne rapidement à l'aigre. En 1067, Foulque se retourne contre son frère aîné Geoffroy le Barbu, le fait capturer, et l'enferme dans une prison angevine où il croupira jusqu'à sa mort, plus de vingt ans plus tard. Il règne seul sur l'Anjou à partir de 1068.

Ce fratricide politique n'est pas une anomalie dans le monde féodal du XIe siècle : les partages successoraux créent structurellement des rivalités entre frères. Mais il colore durablement la réputation de Foulque. Orderic Vital le condamne sans appel ; la tradition monastique angevine, pourtant prompte à blanchir ses bienfaiteurs, garde un souvenir ambigu d'un comte qui a commencé son règne en emprisonnant son aîné et en s'appropriant son héritage. Le surnom de « Réchin » naît peut-être de ces années sombres, où sa brutalité politique contraste avec les idéaux de chevalerie que prêche la réforme ecclésiastique grégorienne.

Chronique scandaleuse — la prison de Geoffroy le Barbu

Geoffroy le Barbu, comte légitime d'Anjou, passa plus de vingt ans enchaîné dans un cachot angevin sur ordre de son propre frère. Les chroniqueurs rapportent qu'il y devint aveugle et perdit la raison. Foulque aurait refusé sa libération même lorsque des médiateurs ecclésiastiques la demandèrent. Ce traitement d'un frère noble et d'un comte était, même pour l'époque, une transgression grave des normes féodales et chrétiennes.

 II. Un règne de guerres : Normandie, Blois, Capétiens 

Le règne de Foulque IV s'inscrit dans la géopolitique mouvementée de la France du nord entre 1068 et 1109 — quarante ans de conflits, d'alliances renversées et de retournements dont il est à la fois l'acteur et souvent la victime. Trois grands adversaires définissent sa politique extérieure :

Guillaume le Conquérant
puis Henri Beauclerc

La rivalité avec les ducs-rois normands est la constante du règne. Foulque soutient les révoltes des fils de Guillaume contre leur père, puis change de camp selon ses intérêts. Il perd le Gâtinais et subit plusieurs défaites militaires face à la puissance normande. Mais il négocie aussi : la paix avec Henri Ier Beauclerc, scellée par le mariage de son fils Foulque (le futur Foulque V) avec une aristocrate normande, prépare le terrain de la grande alliance plantagenêt-normande.

VS
Les comtes de Blois
et les Capétiens

À l'est, la rivalité avec les comtes de Blois — Thibaud et Étienne-Henri — est tout aussi acharnée. Foulque perd et reprend plusieurs fois des places frontalières. Sa relation avec les rois capétiens Philippe Ier puis Louis VI est faite d'une alternance de soutiens intéressés et de trahisons calculées — il joue Paris contre Rouen selon les circonstances, art suprême du petit prince féodal survivant entre de grands prédateurs.

Ce que révèle cette politique sinueuse, c'est moins la faiblesse de Foulque que la réalité du monde dans lequel il évolue. Un comte d'Anjou au XIe siècle est pris en étau entre des puissances qui le dépassent toutes : le duc de Normandie devenu roi d'Angleterre, le roi de France, les comtes de Blois. La survie exige la ruse autant que la force. Foulque IV en est un praticien accompli, sinon élégant.

 III. Quatre épouses, scandale et pénitence 

Si le surnom de « Réchin » couvre l'ensemble du personnage, c'est aussi sa vie conjugale — ou plutôt ses vies conjugales successives — qui ont contribué à noircir durablement son image aux yeux de l'Église. Foulque IV se marie quatre fois, dans des conditions qui heurtent de front les normes canoniques de son époque, au moment précis où la réforme grégorienne entend imposer une discipline matrimoniale stricte à l'aristocratie laïque.

I Hildegarde de Beaugency vers 1070

Première épouse. Le mariage est rapidement répudié par Foulque, qui invoque une consanguinité — argument canonique commode que l'aristocratie féodale utilise fréquemment pour se débarrasser d'une épouse encombrante.

Répudiée
II Ermengarde de Bourbon vers 1070–1080

Seconde union. Elle donne à Foulque plusieurs enfants, dont le futur Foulque V. Mais le mariage est contesté par l'Église : Ermengarde était peut-être la femme d'un autre, et sa répudiation finale provoque un scandale ecclésiastique notable.

Répudiée — mère de Foulque V
III Orengarde de Châtelaillon vers 1080

Troisième union, contractée dans des conditions canoniquement douteuses, alors que les liens avec Ermengarde n'étaient peut-être pas formellement dissous. La papauté et les évêques locaux élèvent des protestations. Foulque est menacé d'excommunication.

Répudiée
IV Bertrade de Montfort 1089–1093

La plus célèbre et la plus scandaleuse. Bertrade quitte Foulque pour devenir la maîtresse puis la troisième épouse du roi Philippe Ier de France — provoquant l'excommunication du roi lui-même. Double scandale royal et comtal qui passionne les chroniqueurs.

Enlèvement royal — Philippe Ier

L'affaire Bertrade de Montfort mérite qu'on s'y arrête, car elle prend une dimension proprement européenne. Bertrade est une femme d'une beauté et d'une intelligence réputées exceptionnelles. En 1092, le roi Philippe Ier de France — lui-même marié — l'enlève à Foulque et l'épouse malgré les interdictions canoniques. Le pape Urbain II excommunie le roi de France. Foulque se retrouve dans la situation paradoxale d'être la victime d'un scandale conjugal alors que toute sa vie matrimoniale antérieure constituait elle-même une succession de scandales. La chronique médiévale note, non sans ironie, qu'il finit par se consoler en contractant un quatrième mariage.

☩ ☩ ☩ Foulque le Réchin avait répudié trois épouses — il fallut qu'un roi lui en vole une quatrième pour qu'il devienne, aux yeux de ses contemporains, une sorte de victime. ☩ ☩ ☩

 IV. Un règne de quarante ans : la balance 

Il serait réducteur de réduire Foulque IV à ses scandales. Son règne de 1068 à 1109 — quarante-deux ans, durée remarquable pour un prince du XIe siècle — est aussi celui d'un administrateur qui maintient l'intégrité de la principauté angevine dans l'une des périodes les plus turbulentes de l'histoire de France. Voici comment la balance se présente :

☩ Acquis du règne

Maintien de la cohérence territoriale de l'Anjou face à des adversaires puissants (Normands, Blésois, Capétiens). Aucun démembrement majeur du domaine comtal.

Politique d'alliance pragmatique : soutien aux réformes clunisiennes, fondations pieuses, relations entretenues avec les grands monastères — Marmoutier, Saint-Aubin d'Angers — pour équilibrer les foudres ecclésiastiques par des donations.

Mariage de son fils Foulque V avec une aristocrate normande, semant les graines de l'alliance qui permettra au petit-fils Geoffroy d'épouser Mathilde d'Angleterre. Le calcul dynastique est, à long terme, brillant.

Composition du Fragmentum Historiae Andegavensis — un bref texte historique sur sa maison, l'un des premiers exemples d'historiographie princière angevine.

⚔ Passif du règne

Fratricide politique : l'emprisonnement de Geoffroy le Barbu reste la tache originelle et indélébile du règne, condamnée par l'Église et les chroniqueurs.

Vie conjugale chaotique : quatre mariages, trois répudiations, menaces d'excommunication répétées, enlèvement de Bertrade par le roi de France. L'image du comte en sort profondément ternie.

Défaites militaires significatives face aux Normands : perte du Gâtinais, incapacité à empêcher l'hégémonie normande sur la région. La politique d'équilibre cache mal une infériorité militaire structurelle.

Instabilité politique intérieure : les barons angevins profitent des faiblesses du comte pour consolider leurs propres positions. La seigneurie banale se renforce en Anjou même, au détriment de l'autorité comtale directe.

Foulque IV meurt le 14 avril 1109, après avoir vu son fils Foulque V solidement établi et prêt à gouverner. Il se serait repenti de ses péchés dans ses dernières années — réconciliation avec l'Église, aumônes, fondations pieuses — suivant en cela le chemin de pénitence tracé par son lointain ancêtre Foulque Nerra. La tradition angevine veut que les comtes d'Anjou, après une vie de violence et de scandale, cherchent la rédemption dans la dévotion ou le pèlerinage. Foulque IV n'eut pas le temps d'aller à Jérusalem — son fils le fit pour lui, et y resta.

Le Réchin dans l'histoire des Plantagenêts

Foulque IV le Réchin est le maillon souvent oublié d'une chaîne dynastique extraordinaire. Entre Foulque Nerra — le « Faucon Noir », fondateur de la puissance angevine au Xe siècle — et Foulque V — le roi de Jérusalem —, il représente la génération de transition : celle qui a maintenu par la ruse et l'obstination ce que l'aïeul avait construit par la terreur, et que le fils allait transcender par l'ambition.

Son surnom dit quelque chose de vrai : Foulque IV rechigne effectivement, dans tous les sens du terme. Il rechigne à obéir aux canons du mariage chrétien. Il rechigne à libérer son frère. Il rechigne à s'incliner devant des adversaires plus puissants, préférant la manœuvre à la capitulation franche. Ce n'est pas de la grandeur — mais c'est une forme de ténacité sombre qui a permis à l'Anjou de survivre dans un siècle qui a vu d'autres principautés disparaître ou se dissoudre.

Sans le Réchin, pas de Foulque V. Sans Foulque V, pas de Geoffroy Plantagenêt. Sans Geoffroy, pas d'Henri II d'Angleterre. La chaîne est là, forgée dans le métal grossier d'un règne chaotique. L'histoire retient les fils glorieux ; elle oublie trop souvent les pères difficiles qui ont rendu leur gloire possible.

⚔ ✦ ⚔ Explicit septimus — c. 1043–1109 · Foulque IV le Réchin, comte d'Anjou