Anjou & Normandie — 1128–1154 — La naissance des Plantagenêts

Geoffroy Plantagenêt
& Mathilde l'Impératrice

Un comte d'Anjou, une héritière d'Angleterre, et la guerre civile qui forgea la plus grande dynastie de l'Occident. Ni l'un ni l'autre ne fut couronné roi : mais ensemble, ils donnèrent à leur fils Henri II la Normandie, l'Anjou et la légitimité anglaise — le socle de l'empire Plantagenêt.

1128Mariage au Mans
1141Bataille de Lincoln
1144Geoffroy duc à Rouen
1154Avènement d'Henri II
01

Deux Destins pour une Couronne

Le comte d'Anjou et l'héritière impériale — les fondateurs des Plantagenêts

Entre la mort d'Henri Ier Beauclerc en 1135 et l'avènement d'Henri II en 1154, le destin de la Normandie et de l'Angleterre se joue autour de deux personnages hors du commun : Geoffroy Plantagenêt, comte d'Anjou, et son épouse Mathilde l'Impératrice, fille et héritière désignée du roi d'Angleterre. Aucun ne portera la couronne ; tous deux la transmettront.

Le comte d'Anjou
Geoffroy V d'Anjou
dit « Plantagenêt » · 1113–1151

Fils du comte d'Anjou Foulques V, Geoffroy reçoit à quinze ans la main de Mathilde, ancienne impératrice d'Allemagne et héritière d'Angleterre. Guerrier redoutable et administrateur lucide, il conquiert méthodiquement la Normandie de 1144 à 1150, fondant la puissance territoriale sur laquelle son fils Henri bÂtira l'empire Plantagenêt. Son surnom viendrait d'un genêt (Planta genista) qu'il aurait porté à son chapeau — emblème d'une lignée qui régnera sur l'Angleterre pendant trois siècles.

L'Impératrice d'Angleterre
Mathilde l'Impératrice
Domina Anglorum · 1102–1167

Fille unique d'Henri Ier Beauclerc, roi d'Angleterre et duc de Normandie, Mathilde est fiancée à huit ans à l'empereur Henri V du Saint-Empire, dont elle est veuve en 1125. Revenue en Angleterre, son père la fait reconnaître héritière par les barons. Femme d'une volonté de fer et d'un orgueil que ses contemporains lui reprochèrent amèrement, elle passe vingt ans à lutter pour un trône qu'elle n'occupera jamais formellement — mais qu'elle transmettra à son fils.

Pourquoi cette page ? Dans la grande chaîne des ducs de Normandie, Geoffroy et Mathilde occupent un maillon charnière : ils assurent le passage de la maison de Rollon (éteinte en ligne masculine directe avec Henri Ier) à la maison Plantagenêt, venue d'Anjou par les femmes. C'est l'histoire de la transmission d'un héritage par-delà une guerre civile de vingt ans.
02

Un Mariage de Raison, une Union de Destin (1128)

La cathédrale du Mans — le naufrage de la Blanche-Nef — trois fils

Le 17 juin 1128, dans la cathédrale du Mans, Geoffroy d'Anjou — quinze ans, ardent et impatient — épouse Mathilde — vingt-six ans, veuve impériale, consciente de sa dignité. Onze ans séparent les époux, et tout les oppose : l'union n'est pas un choix, mais une nécessité dynastique.

Cette union est voulue par Henri Ier Beauclerc, roi d'Angleterre et duc de Normandie. Son fils légitime, Guillaume Adelin, s'est noyé lors du naufrage de la Blanche-Nef en 1120 — catastrophe dynastique qui a emporté les espoirs de succession directe. Henri a besoin d'un gendre puissant, capable de défendre les droits de Mathilde contre une noblesse anglo-normande qui répugne à l'idée d'être gouvernée par une femme — plus encore par une femme mariée à un Angevin, ennemi traditionnel des ducs de Normandie.

L'union est orageuse. Mathilde, forgée par des années à la cour impériale de Germanie, toise son jeune époux avec condescendance ; Geoffroy, fougueux et blessé dans son orgueil, la renvoie deux fois chez son père avant une réconciliation définitive. De cette union difficile naissent trois fils : Henri en 1133 — l'héritier, le futur Henri II —, Geoffroy en 1134 et Guillaume en 1136. L'avenir dynastique est assuré. Mais Henri Beauclerc s'éteint en décembre 1135, et avec lui l'ordre qu'il avait maintenu par la seule force de son caractère.

03

Le Coup de Force d'étienne de Blois (1135)

Le serment trahi — le couronnement express — la stratégie double du couple

La nouvelle de la mort du roi Henri met en mouvement un prétendant que personne n'attendait au premier rang : étienne de Blois, neveu d'Henri Ier par sa mère Adèle de Normandie, fille de Guillaume le Conquérant.

étienne est populaire, chevaleresque, généreux jusqu'à l'imprévoyance — tout ce que Mathilde, hautaine et exigeante, n'est pas aux yeux d'une aristocratie anglaise méfiante. Il se précipite en Angleterre, s'empare du trésor royal à Winchester, et obtient du légat pontifical et de l'archevêque de Canterbury un couronnement express à Westminster, le 22 décembre 1135 — moins de trois semaines après la mort du roi.

Les barons anglais, qui avaient juré fidélité à Mathilde, retournent leur serment sans trop de scrupules. L'argument est simple : une femme ne peut gouverner. En droit féodal, la coutume est floue, et étienne, agissant vite, crée le fait accompli. Mathilde, en Anjou avec Geoffroy, ne peut réagir immédiatement. Son époux a ses propres ambitions : il entreprend dès 1135 de grignoter la Normandie, fief qu'il considère comme le droit de sa femme et, à terme, de son fils. La stratégie du couple est d'emblée double — et c'est là son originalité : Geoffroy tient le continent, Mathilde revendique l'île.

04

L'Anarchie — la Guerre Civile Anglaise (1138–1148)

Robert de Gloucester — Lincoln & Londres — les fuites romanesques

Ce que les chroniqueurs anglais appellent the Anarchy — « l'Anarchie » — est l'une des guerres civiles les plus dévastatrices de l'histoire médiévale anglaise. Elle commence vraiment en 1138 lorsque le demi-frère de Mathilde, Robert de Gloucester, fils illégitime mais loyal d'Henri Ier, se rallie publiquement à sa cause et devient le chef militaire de son parti. La guerre prend alors une dimension totale : chÂteaux assiégés, campagnes ravagées, populations livrées aux exactions des mercenaires des deux camps.

Les deux partis

Illustration : la couronne
Le roi en place

Le Parti d'étienne

Roi au charme réel mais à l'autorité vacillante, étienne distribue terres et privilèges pour acheter les fidélités, affaiblissant la couronne à mesure qu'il la défend. Bon chevalier, piètre stratège politique. Son frère Henry de Blois, évêque de Winchester et légat papal, lui fournit le soutien de l'église — qu'il saura lui retirer au moment crucial.

Illustration : l'aigle impérial
La prétendante

Le Parti de Mathilde

Mathilde dispose d'une légitimité juridique incontestable et d'un demi-frère d'une loyauté et d'une capacité militaire remarquables, Robert de Gloucester. Mais son caractère souverain et intransigeant lui aliène des partisans acquis : elle exige d'être traitée en impératrice là où la prudence demanderait quelque humilité. Ce défaut de sens politique lui coûtera le trône.

Les grands épisodes

Février 1141

Bataille de Lincoln — étienne fait prisonnier

Victoire décisive des troupes de Mathilde. étienne est capturé et jeté en prison à Bristol. Pour la première fois, le trône semble à portée de main.

Juin 1141

Mathilde à Londres — l'orgueil fatal

Reconnue Domina Anglorum (Dame des Anglais), Mathilde entre à Londres. Elle y accueille une délégation de bourgeois venue solliciter des allégements fiscaux avec une telle hauteur et un tel mépris que la ville se soulève. Elle doit fuir précipitamment — sans avoir été couronnée.

Septembre 1141

échange de prisonniers — statu quo rétabli

Robert de Gloucester, capturé à la débÂcle de Winchester, est échangé contre étienne. Les deux camps reviennent à leur point de départ. La guerre reprend, épuisante et sans issue.

1142

Fuite d'Oxford sur la Tamise gelée

Assiégée dans Oxford par étienne, Mathilde s'échappe de nuit sur la rivière gelée, enveloppée d'un manteau blanc pour se confondre avec la neige. épisode romanesque qui résume son destin : toujours entre la capture et la fuite.

1147–1148

Mort de Robert de Gloucester — retraite de Mathilde

La mort de son indispensable demi-frère prive Mathilde de son meilleur soutien militaire. Elle quitte définitivement l'Angleterre en 1148 et se retire en Normandie. La lutte passe désormais à son fils.

En juin 1141, Mathilde tenait le trône entre ses mains. Quelques semaines de hauteur et de mépris envers les bourgeois de Londres suffirent à le lui faire perdre. Jamais souverain ne fut si près d'une couronne sans jamais la ceindre.

05

La Conquête Normande de Geoffroy (1135–1150)

ChÂteau par chÂteau — Rouen 1144 — le socle continental

Tandis que Mathilde se bat pour l'Angleterre, Geoffroy mène en parallèle une campagne méthodique et brillante pour s'emparer de la Normandie. C'est peut-être là sa contribution décisive à l'histoire.

Entre 1135 et 1144, il réduit chÂteau par chÂteau la résistance des barons normands, exploitant les absences d'étienne, accaparé par la guerre civile anglaise. En 1144, il entre à Rouen — capitale ducale — et est reconnu duc de Normandie. En 1150, il investit son fils Henri du duché, lui donnant ainsi, à dix-sept ans, un titre territorial qui lui permettra de négocier d'égal à égal avec les rois de France et d'Angleterre.

Sans cette conquête, Henri ne serait que le fils d'une prétendante au trône anglais, dépourvu de base continentale. Avec elle, il devient un prince qui contrôle les deux rives de la Manche, trop puissant pour être ignoré. Geoffroy Plantagenêt n'a jamais porté la couronne d'Angleterre — mais il a construit le socle sans lequel son fils n'aurait pu la saisir.

L'émaillé du Mans : Geoffroy nous est connu par l'une des premières représentations héraldiques de l'histoire : la plaque émaillée funéraire conservée au musée du Mans, qui le montre tenant un écu d'azur semé de lionceaux d'or. Ces lions seraient à l'origine des fameux léopards qui figureront sur les armes de la maison Plantagenêt et, plus tard, de l'Angleterre elle-même.
06

Wallingford & le Triomphe Posthume (1151–1154)

La mort de Geoffroy — le traité de Wallingford — l'avènement d'Henri II

Les fondateurs disparaissent avant la victoire, mais celle-ci leur appartient. En 1151, Geoffroy s'éteint à trente-huit ans, au faîte de sa puissance normande, léguant à Henri un duché conquis de haute lutte. La relève est assurée.

En 1153, Henri — dix-neuf ans, énergique, déjà redouté — débarque en Angleterre avec une armée. La guerre reprend, mais l'épuisement des deux camps est tel que les barons poussent à la négociation. Le fils d'étienne, Eustache, meurt inopinément en août 1153 — signe du ciel, murmure-t-on —, privant son père de son successeur. Le traité de Wallingford (novembre 1153) règle le conflit : étienne règne jusqu'à sa mort, mais reconnaît Henri comme son héritier. étienne s'éteint en octobre 1154 ; Henri II monte sur le trône d'Angleterre.

Mathilde, retirée en Normandie, vit assez longtemps pour voir son fils couronné. Elle meurt en 1167, à soixante-cinq ans, après avoir consacré ses dernières années à conseiller Henri avec l'expérience d'une femme qui avait tout vu et tout subi. Elle n'avait jamais été reine d'Angleterre — elle avait été mieux : la mère du premier grand roi Plantagenêt.

Ci-gît la fille, l'épouse et la mère d'Henri.

— épitaphe que Mathilde se choisit elle-même
07

L'Héritage — La Maison Plantagenêt

Une victoire à retardement — l'Anjou, la Normandie et un fils

L'histoire de Geoffroy et Mathilde est celle d'une victoire à retardement. Ni l'un ni l'autre n'a obtenu de son vivant ce qu'il voulait : Geoffroy est mort avant de voir son fils roi, Mathilde n'a jamais été couronnée. Pourtant, ensemble, ils ont accompli quelque chose d'immense : ils ont forgé la maison Plantagenêt.

Illustration : l'Anjou
Geoffroy

L'Apport Continental

Geoffroy a apporté l'Anjou, la Normandie et un fils d'une énergie prodigieuse. Sa conquête méthodique du duché donne à Henri la base territoriale sans laquelle l'empire eût été impossible.

Illustration : l'aigle
Mathilde

La Légitimité Anglaise

Mathilde a transmis la légitimité anglaise, la dignité impériale et une détermination à toute épreuve que son fils portera, lui, jusqu'au bout. Sans son combat de vingt ans, le trône fût resté à la maison de Blois.

Illustration : les léopards
Henri II

L'Empire à Venir

De leur fils Henri II naîtra un empire allant de l'écosse aux Pyrénées. La guerre de l'Anarchie, si destructrice, aura paradoxalement rendu les barons plus réceptifs à la reconstruction monarchique qu'il entreprendra.

Trois rois pour un seul mot : elle. Dans l'épitaphe qu'elle s'est choisie tient tout le paradoxe d'une femme qui n'a jamais régné — et qui pourtant a tout fait.

— Geoffroy & Mathilde, fondateurs des Plantagenêts
08

Carte — Les Lieux de l'Anarchie

L'Anjou, la Normandie conquise et les champs de la guerre civile anglaise

La carte ci-dessous réunit les lieux de cette histoire à cheval sur la Manche : le berceau angevin et le mariage du Mans, la Normandie conquise par Geoffroy, et les grands épisodes anglais de l'Anarchie — Lincoln, Londres, Oxford, Winchester, Wallingford.

Domaines de Geoffroy (Anjou, Normandie)
Mariage & pouvoir
épisodes de l'Anarchie (Angleterre)
Résolution du conflit