Normandie — vers 1000–1035 — Sixième duc — Le Père du Conquérant
Fils cadet de Richard II le Bon, devenu duc après la mort mystérieuse de son frère Richard III, Robert mène un règne court mais intense : il dompte des vassaux révoltés, gagne le Vexin, fait et défait des princes voisins, puis meurt en pèlerinage à Jérusalem, laissant le duché à un enfant bâtard de sept ans — le futur Guillaume le Conquérant.
Fils de Richard II le Bon et de Judith de Bretagne — un règne de huit ans
Robert naît vers l'an 1000 (les sources oscillent entre 1000 et 1010), deuxième fils de Richard II le Bon et de Judith de Bretagne. Petit-fils de Richard Ier Sans-Peur, il appartient à la cinquième génération de la maison de Rollon. Cadet, il n'était pas destiné au trône ducal : son frère aîné Richard III devait régner. Le destin — et peut-être le crime — en décidera autrement.
Son règne, de 1027 à 1035, est l'un des plus courts de la dynastie, mais il occupe une place charnière : il relie la grande Normandie organisée de Richard II à l'ascension de son fils, Guillaume le Conquérant. Robert n'a pas eu le temps de bâtir une œuvre durable ; son importance tient d'abord à ce qu'il transmet — un duché prestigieux mais fragile — et à l'héritier exceptionnel qu'il laisse.
L'histoire lui a donné trois surnoms qui résument son ambivalence : « le Magnifique » et « le Libéral » pour sa générosité et son faste, mais aussi « le Diable » — surnom légendaire et tardif, né d'une tradition littéraire postérieure qui lui prêta un pacte démoniaque, mais qui dit bien la violence réelle de ses débuts.
Les trois visages d'un règne
Révolté contre son frère, soupçonné de sa mort, en guerre contre ses propres vassaux et spoliateur des églises : les premières années de Robert sont marquées par la force brute. C'est là que naît la légende du « Diable ».
Une fois l'ordre rétabli, Robert devient un acteur majeur : il fait et défait le roi de France et le comte de Flandre, soumet la Bretagne, protège les exilés anglais. Au faîte de sa puissance, il gagne le Vexin.
Réconcilié avec l'Église, fondateur de l'abbaye de Cerisy, Robert part expier ses fautes à Jérusalem. Il meurt au retour, à Nicée, laissant un enfant pour seul héritier.
Le cadet — Falaise contre Exmes — La révolte contre Richard III
À la mort de Richard II le Bon en 1026, la succession suit l'ordre prévu : l'aîné Richard III devient duc, tandis que Robert reçoit le comté d'Hiémois, dont la capitale est Exmes. Mais le cadet, ambitieux, ne se contente pas de ce lot et entre presque aussitôt en conflit ouvert avec son frère.
1026
Robert préfère résider au solide château de Falaise plutôt qu'à la motte féodale de bois d'Exmes. Falaise devient le cœur de sa puissance — et bientôt le théâtre d'une histoire qui changera le destin de la Normandie.
1026–1027
Robert se révolte contre l'autorité de son frère le duc. La guerre civile éclate entre les deux fils de Richard II. Richard III rassemble l'armée ducale et marche sur Falaise.
1027
Richard III assiège Falaise et fait tomber les murailles. Robert capitule, se soumet et rend l'hommage vassalique à son frère ; il conserve toutefois son comté d'Hiémois. La paix sembe revenue — mais les rancunes des barons voisins, elles, ne s'éteignent pas.
Une mort mystérieuse — Le soupçon d'empoisonnement — Nicolas écarté
Peu après la reddition de Robert, en 1027, le duc Richard III meurt subitement, dans des circonstances restées obscures. La rapidité de cette disparition, survenue juste après la réconciliation forcée des deux frères, n'a pas manqué d'alimenter les soupçons.
Plusieurs chroniqueurs évoquent un empoisonnement et désignent Robert comme responsable possible. Aucune preuve n'a jamais établi ce crime, et l'historien doit se contenter du doute : Richard III a-t-il succombé à la maladie, ou à l'ambition de son cadet ? Quoi qu'il en soit, Robert agit avec détermination. Il écarte de la succession Nicolas, le fils naturel du défunt — qui sera placé dans les ordres et deviendra abbé de Saint-Ouen — et monte lui-même sur le trône ducal.
Il succéda à son frère Richard III, qu'il avait, dit-on, fait empoisonner ; il n'existe, au reste, aucune preuve de ce crime.
— Tradition rapportée par les chroniqueurs
L'archevêque de Rouen — Béllême & Bayeux — Le rétablissement de l'ordre
Le trône conquis, encore faut-il le tenir. Dès son avènement, Robert doit affronter une vague de révoltes des grands seigneurs normands, qui profitent du contexte trouble et de l'essor de la société féodale pour contester l'autorité ducale.
Le principal adversaire est l'oncle du duc, Robert le Danois, archevêque de Rouen et comte d'Évreux. Le conflit est si vif que l'archevêque jette l'interdit sur la Normandie et s'exile, avant une réconciliation où il deviendra le pilier du règne.
Robert mate aussi Hugues, évêque de Bayeux, Guillaume Talvas de Béllême et le duc Alain III de Bretagne. Il fait bâtir le château de Pontorson pour verrouiller la frontière bretonne. En moins de trois ans, il rétablit la paix par la force.
Pour récompenser ses fidèles et financer la guerre, Robert n'hésite pas à distribuer des biens arrachés aux abbayes et aux églises. Cette spoliation lui vaudra les critiques sévères des auteurs ecclésiastiques — et nourrira sa légende noire.
Le Vexin d'Henri Ier — La Flandre & la Bretagne — La flotte de Fécamp
Une fois l'ordre intérieur rétabli, Robert déploie une politique extérieure ambitieuse. Comme ses prédécesseurs, il se révèle un allié précieux et un ennemi redoutable pour les princes voisins : il intervient dans toutes les grandes affaires du nord-ouest du royaume.
1031
À la mort de Robert le Pieux en 1031, son fils Henri Ier se heurte à la révolte de son frère cadet, soutenu par leur mère Constance d'Arles. Henri se réfugie en Normandie ; Robert le soutient et l'aide à recouvrer son trône. En récompense, il reçoit le Vexin français, entre l'Epte et l'Oise — une acquisition qui deviendra plus tard une pomme de discorde durable.
Vers 1033
Robert rétablit dans ses domaines Baudouin IV, comte de Flandre, dépouillé par son propre fils. Puis il contraint Alain III, duc de Bretagne, à reconnaître sa suzeraineté. La Normandie de Robert pèse désormais sur tous ses voisins.
1034
Robert accueille à sa cour ses cousins Édouard (le futur Confesseur) et Alfred, fils d'Æthelred et de la Normande Emma, exilés par la conquête danoise. Il somme le roi Knut le Grand de leur rendre leur héritage et arme une flotte à Fécamp pour les rétablir — mais une tempête disperse l'expédition. Le projet d'intervention en Angleterre échoue… pour une génération.
La réconciliation — Cerisy-la-Forêt — L'essor monastique
Le Robert des premières années avait pillé les églises ; celui de la fin de règne renoue avec la grande tradition des ducs de Normandie, protecteurs des monastères. Ce retournement, mêlant calcul politique et piété sincère, prépare son ultime grand geste.
Robert fonde l'abbaye de Cerisy-la-Forêt, alors le seul monastère de l'ouest du duché avec le Mont-Saint-Michel. C'est le signe le plus éclatant de sa piété retrouvée et de sa volonté d'ancrer le pouvoir ducal dans le Cotentin.
Le duc multiplie les dons aux grandes abbayes : Saint-Wandrille, Jumièges, Fécamp, le Mont-Saint-Michel. Il renoue ainsi avec la politique monastique inaugurée par son père Richard II et Guillaume de Volpiano.
C'est sous Robert qu'un simple chevalier, Herluin, pose près de la Risle les bases d'un monastère promis à un grand avenir intellectuel : l'abbaye du Bec, future pépinière d'archevêques (Lanfranc, Anselme) au temps de Guillaume.
Le serment pour Guillaume — Rome, Constantinople, Jérusalem — La mort à Nicée
Au faîte de sa puissance, Robert prend une décision qui stupéfie ses contemporains : partir en pèlerinage à Jérusalem, voyage long et périlleux, rare pour un prince de son rang. Le 13 janvier 1035, il prononce son vœu, « considérant que cette vie était courte et fragile ».
Début 1035
Avant de partir, Robert prend une précaution capitale : il fait reconnaître par l'ensemble de ses vassaux son fils unique, Guillaume, âgé de sept ans, comme héritier du duché. La régence est confiée au duc Alain III de Bretagne et à l'archevêque Robert de Rouen. Le serment des grands à un enfant bâtard : un pari risqué.
Février–printemps 1035
Le duc part avec quelques barons fidèles. Il prend la voie terrestre, gagne Rome puis Constantinople, où l'empereur byzantin Michel IV le Paphlagonien le reçoit. Les chroniques rapportent le faste de son voyage — d'où son surnom « le Magnifique ».
Printemps 1035
Malade, Robert parvient néanmoins jusqu'à Jérusalem et accomplit son vœu. La légende veut qu'il se soit fait porter vers la Ville sainte sur une civière par des Sarrasins, lançant à un pèlerin normand qu'il était « porté au paradis par des diables ».
2 juillet 1035
Sur le chemin du retour, épuisé par la maladie, Robert meurt à Nicée, en Asie Mineure (actuelle Turquie), le 2 juillet 1035. Il avait environ vingt-cinq à trente-cinq ans. Le duc est inhumé loin de sa Normandie, et la nouvelle de sa mort va y déclencher la tempête.
Tous ses efforts pour restaurer l'ordre furent réduits à néant lorsqu'il mourut en pèlerinage, sans que l'avenir de sa dynastie fût assuré. La Normandie de Robert le Magnifique sombra aussitôt dans l'anarchie.
L'anarchie de la minorité — Guillaume le Bâtard — De Falaise à Hastings
La mort de Robert ne clôt pas seulement un règne : elle ouvre l'une des crises les plus violentes de l'histoire normande. En laissant le duché à un enfant de sept ans, de surcroît illegitime, il expose la Normandie à toutes les ambitions.
Reconnu duc à sept ans grâce au serment arraché par son père, Guillaume survit à une enfance de complots et de meurtres. La prévoyance de Robert — avoir fait jurer fidélité aux grands avant son départ — sauve sans doute la légitimité de l'héritier.
Richard II le Bon → Richard III (1026–1027) → Robert le Magnifique (1027–1035) → Guillaume le Conquérant (1035–1087). Robert est le maillon qui transmet, malgré la crise, la couronne ducale jusqu'au plus célèbre des Normands.
Aujourd'hui, Robert figure parmi les six ducs de Normandie représentés sur le monument équestre de Falaise, au pied du château où naquit Guillaume. La ville reste le cœur de sa mémoire : celle d'un prince violent et généreux, père d'un roi.
Robert n'a régné que huit ans, mais son destin tient en une équation simple : il a gagné le trône par la force, étendu la Normandie au sommet de sa puissance, puis tout remis en jeu par un pèlerinage fatal — léguant à un enfant le duché d'où sortirait, trente ans plus tard, le conquérant de l'Angleterre.
— Héritage de Robert le Magnifique, 1035
Le duché & le Vexin — les lieux du règne — la route du pèlerinage
La carte ci-dessous visualise la Normandie de Robert, le Vexin gagné sur le roi de France, les lieux clés de son règne (Falaise, Cerisy, Fécamp) et l'extraordinaire trajet de son dernier pèlerinage, de Rouen jusqu'à Nicée.