Normandie — vers 963–1026 — Quatrième duc — L'Organisateur
Fils de Richard Ier Sans-Peur, quatrième duc de Normandie, Richard II mène le duché à sa pleine maturité. Sous son règne de trente ans, la Normandie devient « la principauté la plus puissante et la mieux administrée du royaume » : réforme monastique, alliance capétienne, défense victorieuse de ses côtes et naissance d'une grande dynastie européenne.
Fils de Richard Ier Sans-Peur et de Gunnor — 30 ans de règne
Richard II naît vers 963 de l'union de Richard Ier Sans-Peur et de Gunnor, une noble dame d'origine danoise d'abord prise comme compagne selon la coutume nordique (more danico), puis épousée officiellement. Cette légitimation tardive fait de Richard un héritier pleinement reconnu, à la tête d'un duché désormais solidement établi. Il succède à son père en 996 et règne jusqu'à sa mort en 1026.
Avec Richard II, la Normandie change de nature. Son grand-père Guillaume Longue-Épée l'avait prolongée, son père Richard Ier l'avait sauvée et consolidée : lui la porte à son apogée. Le duché n'est plus simplement défendu, il devient un grand État princier, capable d'intervenir dans les affaires du royaume de France, de tenir tête à l'Angleterre et de rayonner par la culture monastique. Pour l'historien Lucien Musset, son règne constitue « un premier sommet dans l'histoire normande ».
On lui connaît deux surnoms qui disent toute son ambiguïté : « le Bon », en raison de sa piété et de sa générosité envers l'Église, mais aussi « l'Irascible », témoignage d'un tempérament autoritaire. C'est sous son règne, enfin, que l'usage du titre de duc de Normandie s'impose pleinement, marquant le passage définitif d'une principauté d'origine viking à un grand duché féodal chrétien.
Les trois piliers de son règne
Après une révolte paysanne et des troubles de minorité, Richard II rétablit fermement l'autorité ducale et s'appuie sur sa propre famille — les Richardides — pour tenir tout le duché.
En appelant Guillaume de Volpiano à Fécamp en 1001, Richard réimplante véritablement le monachisme en Normandie et donne au duché un rayonnement spirituel et intellectuel de premier plan.
Mariages avec la Bretagne, alliance fidèle avec le roi Robert le Pieux, et surtout l'union de sa sœur Emma avec les rois d'Angleterre : la maison normande s'insère au cœur des grands équilibres.
La régence de Raoul d'Ivry — La révolte des paysans — La révolte d'Hiémois
À la mort de Richard Ier en novembre 996, le nouveau duc est, semble-t-il, encore jeune ou tout juste sorti de l'adolescence. Loin d'être paisible, le début de son règne est secoué par des troubles graves qui mettent à l'épreuve l'autorité ducale à peine transmise.
996
Durant les premières années, c'est l'oncle du duc, Raoul d'Ivry (demi-frère de Gunnor), qui semble tenir les rênes du duché, peut-être en collaboration avec la duchesse douairière Gunnor elle-même. Cette régence assure la continuité du pouvoir face aux périls du moment.
996–997
Selon le chroniqueur Guillaume de Jumièges, les paysans normands, las des exactions seigneuriales, décident de former des assemblées pour se gouverner eux-mêmes. La répression est brutale : menée au nom du duc par Raoul d'Ivry, elle écrase le mouvement. Cette crise a sans doute contribué à durcir les rapports féodaux entre paysans et seigneurs.
Début du règne
Le duc doit aussi affronter la révolte de son demi-frère Guillaume, comte d'Hiémois. Richard rétablit l'ordre puis accepte la réconciliation, mais, prudent, ne lui restitue pas l'Hiémois : il lui confie à la place le comté d'Eu, manière d'éloigner un parent remuant tout en l'intégrant au système ducal.
Vers 1001
Au terme de ces crises, vers 1001, Richard II est le seul maître du duché. Il a fait la démonstration de sa capacité à mater les révoltes intérieures, qu'elles viennent du peuple ou de sa propre parenté. Le duché entre alors dans sa longue période de stabilité.
L'expédition d'Æthelred — Néel de Saint-Sauveur — La bataille du Val de Saire
Pendant la minorité et les premières années du règne, des Vikings utilisent l'ouest du duché comme base arrière pour piller les côtes anglaises — souvent avec l'accord tacite du duc. Le roi anglo-saxon Æthelred II le Malavisé y voit une violation des accords et décide de frapper la Normandie elle-même.
Æthelred II monte une expédition navale contre le duché. Ses troupes, nombreuses et bien préparées, débarquent dans le Cotentin du côté de Réville, près de Barfleur. Selon Guillaume de Jumièges, l'objectif aurait même été de capturer la personne du duc — affirmation dont l'historien François Neveux doute, vu l'éloignement de Rouen.
Le vicomte du Cotentin, Néel de Saint-Sauveur, organise la résistance locale. À la bataille du Val de Saire, les Anglo-Saxons sont taillés en pièces. C'est la démonstration que la défense côtière du duché, même à sa périphérie occidentale, fonctionne sans intervention directe du duc.
Plutôt que de prolonger le conflit, Richard, épaulé par Raoul d'Ivry, choisit la négociation. Un nouvel accord est scellé : le duc promet sa neutralité, et l'alliance avec l'Angleterre est bientôt consacrée par un mariage retentissant. La victoire militaire se transforme en succès diplomatique.
Le mariage d'Emma — Le massacre de la Saint-Brice — La racine de 1066
La politique anglaise de Richard II est sans doute son geste le plus lourd de conséquences. En donnant sa sœur à un roi d'Angleterre, il jette — sans le savoir — l'une des racines de la conquête normande de 1066.
1002
Pour sceller la paix, Richard donne sa sœur, la princesse Emma de Normandie, au roi Æthelred II. De cette union naîtra le futur roi Édouard le Confesseur. Une princesse normande devient ainsi reine d'Angleterre, premier pont dynastique entre les deux rives de la Manche.
13 novembre 1002
Peu après, Æthelred, sous prétexte de complot, ordonne le massacre de tous les Danois installés en Angleterre. Parmi les victimes figurerait la sœur de Sven à la Barbe Fourchue, roi du Danemark. Furieux, ce dernier lance des raids dévastateurs qui aboutiront à la conquête de l'Angleterre.
1013
Lorsque Sven s'empare du royaume anglais, Æthelred s'enfuit et trouve refuge en Normandie auprès de son beau-frère Richard, avec sa femme Emma et ses deux fils, Édouard et Alfred. La cour ducale de Rouen accueille la famille royale anglaise en exil : la Normandie devient un acteur direct des affaires d'Angleterre.
Plus tard
Veuve d'Æthelred, Emma épouse ensuite le conquérant danois Knut le Grand, redevenant reine d'Angleterre. Petite-nièce du côté normand, elle reliera trois maisons royales. C'est par elle, sa grand-tante, que Guillaume le Conquérant tiendra plus tard une partie de sa revendication sur le trône anglais.
En mariant sa sœur Emma au roi d'Angleterre, Richard II croyait sceller une paix de frontière maritime. Il ouvrait en réalité le dossier dynastique qui, deux générations plus tard, conduirait son petit-neveu Guillaume jusqu'à Hastings.
Guillaume de Volpiano — Fécamp — La renaissance des abbayes normandes
C'est dans le domaine religieux que l'action de Richard II est la plus durable. Après la longue coupure des invasions vikings, c'est vraiment lui qui réimplante le monachisme en Normandie. Il en fait l'axe de son prestige et la colonne vertébrale de l'identité ducale.
En 1001, le duc invite à Fécamp — l'une de ses résidences préférées — le grand réformateur italien Guillaume de Volpiano, moine venu de l'abbaye de Cluny. Après quelques hésitations dues au passé trouble des ancêtres vikings du duc, Volpiano accepte et s'installe avec douze compagnons. L'abbaye de la Trinité de Fécamp connaît alors un rayonnement considérable et devient la matrice de la réforme normande.
Le réseau des abbayes restaurées
Confiée à Guillaume de Volpiano, la Trinité de Fécamp devient le grand centre spirituel et intellectuel du duché. C'est aussi la nécropole ducale : Richard Ier y reposait déjà, Richard II l'y rejoindra.
Le duc confie ensuite à Volpiano les abbayes de Jumièges, de Saint-Ouen de Rouen et du Mont-Saint-Michel. De Fécamp rayonnent aussi les restaurations de Saint-Taurin d'Évreux, de Montivilliers et de Bernay.
Des chartes rendent aux abbayes les biens dont elles avaient été spoliées ; de nouveaux monastères sont fondés. Le duc finance les constructions et patronne même le voyage de cent pèlerins en Terre Sainte — geste éclatant de la nouvelle piété normande.
Robert le Pieux — Les campagnes royales — L'alliance bretonne
Richard Ier avait soutenu l'avènement d'Hugues Capet en 987. Richard II prolonge naturellement cette alliance avec le fils de Capet, le roi Robert II le Pieux, devenant l'un de ses plus fidèles soutiens et l'un de ses proches conseillers.
Richard intervient militairement à plusieurs reprises aux côtés de Robert le Pieux. Les troupes normandes rejoignent l'ost royal, notamment lors de la guerre de succession de Bourgogne, mais aussi en Flandre et en Champagne.
Pour sécuriser sa frontière sud-ouest, Richard noue une double alliance avec la Bretagne : sa sœur Havoise épouse le duc Geoffroi de Rennes, et lui-même épouse Judith de Bretagne, sœur de Geoffroi. La cérémonie a lieu à l'abbaye du Mont-Saint-Michel.
Si la frontière bretonne est apaisée, le sud-est inquiète : les ambitions du puissant Eudes II de Blois, qui tient le château voisin de Dreux, restent une menace permanente que Richard doit surveiller jusqu'à la fin de son règne.
Vicomtes & Richardides — Une cour ducale — L'apogée de 1026
Au cours de ses trente années de règne, Richard II procède à une réorganisation profonde du duché. C'est cette œuvre de gouvernement, plus discrète que les batailles, qui fait la véritable grandeur de son règne.
Les vingt-cinq actes conservés émanés du duc révèlent l'existence d'une véritable cour ducale, où se côtoient Scandinaves et Francs : membres de la famille ducale, évêques et vicomtes. On y croise Dudon de Saint-Quentin, le vicomte du Cotentin Néel de Saint-Sauveur ou encore Osbern. L'administration s'appuie sur des vicomtes qui gouvernent les différentes régions au nom du duc. La féodalité n'est encore que partiellement implantée — il n'y a apparemment pas encore de châtelains — mais les fondements de l'État normand sont posés.
Les noms des abbayes auxquelles le duc fait des dons dessinent la carte de son autorité effective : Rouen, le Pays de Caux, l'Évrecin, le Cotentin, Caen. En 1025 et 1026, peu avant sa mort, il confirme encore les dons de son ancêtre Rollon à Saint-Ouen de Rouen, inscrivant son action dans la longue continuité de la dynastie.
En 1026, la Normandie était incontestablement la principauté la plus puissante et la mieux administrée du royaume.
— L'historien François Neveux
Fécamp 1026 — Richard III & Robert le Magnifique — Le chemin vers Guillaume
Richard II meurt le 23 août 1026 (certaines sources retiennent 1027). Il est inhumé aux côtés de son père à l'abbaye de la Trinité de Fécamp, sa fondation priée. Il laisse un duché prospère, bien tenu, prestigieux — et une succession assurée.
Le fils aîné, Richard III, succède à son père mais meurt mystérieusement dès le 6 août 1027, après à peine un an de règne. Son frère Robert, qui lui disputait le pouvoir, sera soupçonné de l'avoir fait empoisonner.
Le cadet, Robert Ier le Magnifique, devient duc. C'est lui le père de Guillaume le Bâtard, né de son union avec Arlette de Falaise. Il meurt en 1035 au retour d'un pèlerinage en Terre Sainte, laissant le duché à un enfant.
Richard II → Robert le Magnifique → Guillaume le Conquérant. Le duché bien administré et le réseau d'alliances anglais légués par Richard II sont, en 1066, deux des fondations sur lesquelles son petit-fils bâtira la conquête de l'Angleterre.
Richard Ier avait sauvé la Normandie ; Richard II lui donne une forme plus stable, plus prestigieuse et pleinement ducale. Il relie le temps de la restauration à celui de l'expansion. Le grand XIe siècle normand s'enracine directement dans son œuvre.
— Héritage de Richard II le Bon, 1026
Le duché à son apogée — les abbayes réformées — le réseau d'alliances
La carte ci-dessous visualise la Normandie de Richard II : les grands centres du pouvoir et de la réforme monastique, le lieu de la victoire du Cotentin, et les pôles extérieurs liés à ses alliances — royaume de France, Bretagne, Angleterre.