Quatrième Comte d'Anjou — vers 958-987

Geoffroy Grisegonnelle

Avant le grand bâtisseur, le préparateur. Avant les donjons de Loches et de Langeais, le tissu patient des alliances, des fidélités et des réformes monastiques. Avant la dynastie offensive du XIe siècle, le passage discret du monde carolingien au monde capétien. Au cœur de la mutation politique de l'an mil, Geoffroy Ier transforme un comté encore menacé en principauté structurée, capable d'intervenir en Bretagne, en Poitou, en Maine, en Touraine et jusqu'en Bourgogne. Et il meurt l'année même du sacre d'Hugues Capet, sur le champ de bataille de Marçon.

v. 938naissance présumée
v. 958succession
982Conquereuil I
21 juill. 987mort à Marçon
01

Origines — la Dynastie Ingelgérienne

D'Ingelger à Geoffroy, quatre générations

Geoffroy Ier d'Anjou, dit Grisegonnelle« manteau gris », ou plus précisément grise gonelle, du latin gonella qui désigne la tunique longue portée par les guerriers du Xe siècle — naît vers 938-940 et gouverne l'Anjou de façon certaine entre la fin des années 950 et sa mort, le 21 juillet 987. Il est le quatrième comte d'Anjou de la dynastie des Ingelgériens, issue d'Ingelger, vassal carolingien installé en Anjou par Charles le Chauve dans la seconde moitié du IXe siècle.

Comte d'AnjouRègnePlace dans la dynastie
Ingelgerv. 870-888Ancêtre fondateur, vicomte d'Orléans puis comte d'Anjou. Vassal de Charles le Chauve. Personnage en partie légendaire
Foulque le Roux888-942Premier comte historique. Reçoit le titre comtal du roi Eudes confirmé par Charles le Simple. Lutte contre les Vikings et les Bretons
Foulque II le Bon942-958Père de Geoffroy. Lettré, ami du clergé, pieux. Consolide les bases du comté sans grand éclat militaire
Geoffroy Ier Grisegonnelle958-987Notre sujet. Le préparateur de la puissance angevine
Foulque III Nerra987-1040Le grand bâtisseur, son fils. Donjons de Loches, Langeais, Montbazon. Pèlerin de Jérusalem à quatre reprises

Le règne de Geoffroy se situe dans une période décisive : l'affaiblissement des derniers Carolingiens (Lothaire IV, Louis V), la montée des Robertiens puis l'avènement d'Hugues Capet en juillet 987, et la constitution des grandes principautés territoriales dans l'Ouest du royaume. L'Anjou du Xe siècle s'affirme face aux comtes de Rennes, Nantes, Blois, Maine et au duc d'Aquitaine, dans un espace qui inclut déjà Loudun et une partie des Mauges, mais pas encore le Saumurois.

Il serait réducteur de voir Geoffroy seulement comme le père de Foulque Nerra. Foulque sera le grand bâtisseur militaire du début du XIe siècle, mais il hérite d'un socle déjà solidement préparé : un réseau de fidélités, des alliances matrimoniales, des points d'appui dans le Poitou, le Nantais, le Maine et la Touraine, ainsi qu'un rapprochement décisif avec Hugues Capet. L'historien américain Bernard Bachrach a consacré à Geoffroy une étude spécifique, Geoffrey Greymantle, Count of the Angevins, 960-987 : A Study in French Politics, signe que ce règne mérite d'être étudié pour lui-même.

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Sources et Légende — Entre Histoire et épopée

Les Gesta consulum Andegavorum et la mémoire aristocratique

Le surnom de Grisegonnelle vient de la tradition narrative angevine. Les Gesta consulum Andegavorum (Gestes des comtes d'Anjou), rédigées au XIIe siècle, longtemps après les événements, donnent de Geoffroy une image héroïque. L'historien Ferdinand Lot (1866-1952) a montré que Geoffroy était devenu une figure épique, mentionnée dans plusieurs chansons de geste — témoignage d'une forte mémoire aristocratique, mais qui impose aussi de distinguer l'histoire vérifiable de la légende.

L'origine du surnom — la version légendaire Une tradition rapportée par les chroniqueurs du XIIe siècle veut que Geoffroy ait reçu son surnom après un duel singulier contre un géant viking nommé Hasting — ou contre un champion danois. La veille du combat, par humilité ou par ruse, Geoffroy aurait endossé une simple gonnelle grise, tunique dépourvue de tout ornement. Vainqueur, il aurait conservé ce surnom comme un titre de gloire. Cette anecdote, typique de l'univers des chansons de geste, est tardive et invraisemblable dans le détail : les Vikings ne sont plus une menace majeure au temps de Geoffroy. Mais elle révèle qu'au XIIe siècle, sous Henri II Plantagenêt, l'aïeul fondateur est devenu un héros pour la propagande dynastique.

Cette précaution méthodologique est importante. Certains épisodes — combats contre des Danois, exploits chevaleresques, récits de prouesse individuelle — appartiennent autant à la construction mémorielle de la maison d'Anjou qu'à l'histoire politique. Le vrai Geoffroy Grisegonnelle est peut-être moins spectaculaire que le héros des chroniques, mais il est plus intéressant : c'est un prince méthodique, capable de combiner la guerre, le mariage, la fidélité féodale, l'église et la diplomatie royale.

Pour l'historien moderne, les sources réellement contemporaines de Geoffroy sont rares : chartes de donation aux abbayes (Saint-Aubin d'Angers, Cormery, Saint-Maur), actes royaux de Lothaire IV, annales brèves. Aux Gesta tardives, il faut préférer les diplomatiques, plus séches mais plus fiables. L'ouvrage fondamental d'Olivier Guillot, Le comte d'Anjou et son entourage au XIe siècle (1972) a renouvelé la compréhension du pouvoir comtal angevin par l'étude systématique des fidélités et des structures.

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Stratégie Matrimoniale — Vermandois et Chalon

L'ancrage carolingien et l'extension bourguignonne

Geoffroy est le fils de Foulque II le Bon, comte d'Anjou, et de Gerberge (probablement Gerberge du Maine, fille de Hugues, vicomte du Maine). Il succède à son père vers 958-960, à la tête d'un comté encore vulnérable, centré sur Angers et sur les communications de la Loire. L'Anjou est alors pris entre plusieurs puissances : Blois à l'est, le Poitou au sud, le Maine au nord, la Bretagne et le Nantais à l'ouest.

Premier mariage — Adélaide-Blanche de Vermandois Vers 965-970, Geoffroy épouse Adélaide-Blanche de Vermandois (parfois nommée Adèle de Meaux), fille du comte Robert Ier de Meaux et petite-fille du puissant Herbert II de Vermandois. Par les Vermandois, Geoffroy se rattache à un réseau aristocratique de très haut rang, issu directement de la tradition carolingienne : les Vermandois descendent en effet de Pépin d'Italie, fils de Charlemagne. L'alliance donne aux comtes d'Anjou un capital de noblesse considérable.

De cette union naissent notamment :

Second mariage — Adélaïde de Chalon Après la mort d'Adélaide-Blanche vers 982-984, Geoffroy épouse Adélaïde de Chalon, veuve du comte Lambert de Chalon. Ce second mariage ne transforme pas l'Anjou en puissance bourguignonne — les communications sont trop éloignées — mais il ouvre à Geoffroy un champ d'influence à Chalon-sur-Saône et en Bourgogne méridionale. Leur fils Maurice tentera d'y jouer un rôle, avant de revenir dans l'orbite angevine. Il faut donc parler moins d'une annexion durable que d'une tentative d'extension aristocratique par mariage, typique du Xe siècle.
04

Le Réseau des Fidèles — la Ceinture d'Angers

Une principauté tenue par les châteaux

Le grand mérite de Geoffroy est d'avoir compris que la puissance d'un comte ne repose pas seulement sur le domaine direct, mais sur la capacité à contrôler les hommes, les châteaux, les abbayes et les passages. Il s'appuie sur un réseau de fidèles comtaux auxquels il confie des points stratégiques, sans pour autant leur abandonner complètement le pouvoir — comme le feront les comtes plus faibles du XIe siècle, ouvrant la voie à l'émancipation châtelaine.

Autour d'Angers, il organise une véritable ceinture de sécurité. Plusieurs places fortes verrouillent les accès à la capitale comtale :

PlaceDirectionRôle stratégique
BlaisonSud-estVerrou de la basse Vallée du Layon, sur les communications vers Saumur
Brain-sur-l'AuthionEstContrôle de la confluence Loire-Authion, à quelques lieues d'Angers
JarzéNord-estSur la route d'Angers vers le Vendômois et Tours
Seiches-sur-le-LoirNordVerrou du Loir, en lisière sud du Maine
Rochefort-sur-LoireSud-ouestConfluence Loire-Layon, l'une des limites traditionnelles de l'Anjou
Champigné-sur-SartheNord-ouestSur la rivière Sarthe, côté ouest, vers la marche bretonne
CraonNord-ouestForteresse capitale aux limites du Maine et de la Bretagne. Famille des sires de Craon, fidèles aux angevins
VihiersSudAccès aux Mauges et au Poitou méridional

Ces places ne sont pas de simples forteresses isolées. Elles correspondent à des routes, des rivières, des gués, des limites de pagi et des zones de contact avec les puissances voisines. Le système est encore artisanal : la plupart sont alors de simples mottes castrales avec basse-cour palïssadée, parfois rehaussées d'une tour de bois. Les grands donjons de pierre carrés viendront avec Foulque Nerra, mais le maillage territorial, lui, est déjà en place sous Geoffroy.

Foulque Nerra héritera de ce système et lui donnera une dimension plus offensive encore. Mais sans Geoffroy, l'Anjou n'aurait probablement pas disposé des instruments nécessaires pour devenir l'une des grandes puissances féodales de l'Ouest médiéval.

— Synthèse historiographique angevine
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L'Ouest — Le Nantais et Conquereuil (982)

Arbitrer entre Rennes et Nantes pour contrôler la basse Loire

La frontière occidentale est l'un des enjeux majeurs du règne. Le Nantais est une région vitale : il commande l'aval de la Loire et les communications vers l'Atlantique. Après les crises provoquées par les invasions normandes (les Vikings ont ravagé Nantes en 843 et tué l'évêque Gunthard sur les marches de la cathédrale) et les rivalités entre Nantes et Rennes au sein du monde breton, Geoffroy intervient dans les conflits bretons afin d'empêcher l'émergence d'une puissance hostile sur la basse Loire.

La Bretagne du Xe siècle est elle-même divisée : deux dynasties s'opposent, les comtes de Rennes (lignée de Juhel Bérenger, puis de Conan Ier) et les comtes de Nantes (lignée d'Alain Barbetorte, mort en 952, puis Hoel et Guérech). Le mariage de sa fille Ermengarde, avec Conan de Rennes a tenté un temps d'apaiser ces tensions par l'alliance. Mais en 981, Conan attaque Guérech de Nantes, protégé angevin. Geoffroy intervient.

982 — La première bataille de Conquereuil Dans une plaine humide entre Redon et Châteaubriant, sur le territoire de Conquereuil (Loire-Atlantique actuelle), Geoffroy Grisegonnelle affronte Conan Ier de Rennes, son propre beau-frère. Conan, dit « le Tort », avait usé d'une ruse : faire creuser des fossés dissimulés par des branchages pour piéger la cavalerie angevine. La ruse fonctionne en partie : la première vague angevine est décimée. Mais Geoffroy parvient à reformer ses lignes, à contourner les pièges, et à remporter la victoire. L'année 982 est retenue par les Archives de Maine-et-Loire pour cette première bataille de Conquereuil. Une seconde aura lieu en 992, menée par Foulque Nerra cette fois-ci : même lieu, même ennemi, même dynamique. La famille de Rennes y perdra Conan Ier, tué sur le champ de bataille.

La victoire de 982 ne donne pas à l'Anjou une domination définitive sur la Bretagne, mais elle place le Nantais sous forte influence angevine et montre que le comte d'Anjou est désormais un arbitre militaire de premier plan dans l'Ouest. Guérech de Nantes est restauré, sa lignée maintenue. Geoffroy ne cherche pas à conquérir toute la Bretagne. Son objectif est plus précis : empêcher Rennes de contrôler Nantes, maintenir l'ouverture angevine vers l'aval de la Loire, et faire du Nantais une zone tampon dépendant de son arbitrage.

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Le Sud — Loudun, Mirebeau et la Bataille des Roches

La poussée angevine vers le Poitou

Au sud, Geoffroy affronte le comte de Poitiers et duc d'Aquitaine, Guillaume IV Fier-à-Bras (mort en 994), dont la principauté est l'une des plus puissantes du royaume. L'enjeu est l'influence sur le pays loudunais et la haute valleée du Thouet.

Vers 970 — La bataille des Roches La tradition angevine place autour de 970 la bataille des Roches, dont la localisation précise reste discutée (peut-être Les Roches-Tranchelion en Touraine, ou Roches-Prémaris). Geoffroy y combat Guillaume Fier-à-Bras. La victoire angevine, ou tout au moins le succès diplomatique qui s'ensuit, donne à Geoffroy le contrôle effectif de Loudun et de Mirebeau — deux positions clés aux marges nord du Poitou. Les chroniques angévines présentent cet épisode comme un tournant majeur de la pénétration angevine en Poitou.

Cette avancée est essentielle. Loudun et Mirebeau ne sont pas seulement des gains territoriaux : ce sont des têtes de pont vers le Poitou. Elles permettent à l'Anjou de contourner les positions blésoises de Saumur et de Chinon (alors aux mains de Thibaud le Tricheur), et d'ouvrir une ligne d'action vers le sud. La construction ou la consolidation ultérieure des forteresses par Foulque Nerra — donjon de Loudun, motte de Mirebeau — prolongera cette politique, mais l'impulsion vient déjà de Geoffroy.

Dans cette zone, Geoffroy s'appuie aussi sur les vicomtes de Thouars, dynastie vassale qui contrôle un vaste territoire entre Loire et Poitou. Vihiers, les Mauges, Loudun et Mirebeau forment un dispositif méridional qui transforme l'Anjou en puissance offensive. Quand Foulque Nerra prendra la relève, c'est de ce socle qu'il partira pour conquérir la Saintonge et menacer durablement le duché d'Aquitaine.

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L'Est — Loches et la Rivalité avec Blois

Préparer l'encerclement futur

A l'est, l'adversaire principal est la maison de Blois. L'enjeu est la Touraine, mais aussi la maîtrise des routes de la Loire moyenne. Sous le redoutable Thibaud le Tricheur (mort vers 975-977), comte de Blois, de Chartres et de Tours, Blois s'étend dangereusement et menace les accès orientaux d'Angers.

Geoffroy possède déjà Loches, place ancienne et stratégique sur l'Indre. Il faut toutefois corriger un point souvent confus : la grande tour maîtresse de Loches visible aujourd'hui, qui domine la cité médiévale et fait partie des plus remarquables donjons rectangulaires de France, est généralement rattachée à l'œuvre de Foulque Nerra (vers 1010-1035), même si Geoffroy avait déjà établi la présence angevine sur le site et probablement érigé une première tour de bois.

La politique d'encerclement La politique de Geoffroy consiste à préparer méthodiquement l'encerclement futur de Blois : Là encore, Foulque Nerra héritera d'une situation déjà orientée contre Blois, et mènera la lutte jusqu'à la grande victoire de Pontlevoy (1016) puis à la prise de Saumur (1026).
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Le Grand Basculement — des Carolingiens à Hugues Capet

Mort de Thibaud le Tricheur (977) et alliance robertienne

Au début de son règne, Geoffroy reste dans l'univers politique carolingien. Il soutient Lothaire IV (954-986) et participe aux équilibres traditionnels du royaume des Francs. Lothaire, descendant de Charlemagne à la dixième génération, tente vainement de restaurer l'autorité royale face à la montée des principautés territoriales et à l'Empire ottonien.

Mais le rapport des forces évolue rapidement. La mort de Thibaud le Tricheur en 977 et l'avènement de son fils Eudes Ier de Blois changent profondément la situation. Eudes est un adversaire encore plus ambitieux et expansionniste que son père. Il vise à faire de la maison de Blois la principale puissance entre Loire et Seine, en réunissant Chartres, Blois, Tours, Beauvais et Provins. Blois devient l'ennemi principal de l'Anjou.

3 juillet 987 — Le sacre d'Hugues Capet Le 22 mai 987, Louis V le Fainéant, dernier roi carolingien, meurt accidentellement à la chasse, sans héritier direct. L'assemblée de Senlis, sur conseil décisif de l'archevêque Adalbéron de Reims, écarte l'oncle de Louis V, Charles de Basse-Lotharingie, et élit Hugues Capet, duc des Francs, fils d'Hugues le Grand. Hugues est sacré à Noyon le 3 juillet 987 par Adalbéron. C'est l'avènement de la dynastie capétienne, qui régnera sur la France pendant près de 1 000 ans (jusqu'en 1848, en comptant Valois, Bourbons et Orléans).

Face à la menace blésoise, Geoffroy se rapproche d'Hugues Capet, duc des Francs, puis roi en 987. Ce rapprochement n'est pas seulement idéologique : il est stratégique. Hugues Capet a besoin d'appuis contre Blois (Eudes est l'un des grands princes qui ont voté sa royauté sans enthousiasme), et Geoffroy a besoin d'un protecteur supérieur pour contenir Eudes de Blois. L'alliance se construit en deux temps :

Ainsi, Geoffroy accompagne le passage du monde carolingien au monde capétien. Il ne subit pas la mutation politique : il l'utilise. C'est l'une des raisons pour lesquelles l'Anjou de l'an mil est si solidement installé dans le jeu du nouveau royaume : il a choisi le bon camp au bon moment.

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Le Maine et le Vendômois — une Politique d'Infiltration

Bellême, Craon, Sablé, Parcé et Précigné

Au nord, Geoffroy ne mène pas une politique de conquête frontale. Le comté du Maine est gouverné par une dynastie comtale indépendante (les Hugonides), et Geoffroy n'a pas les moyens d'une annexion. Il agit par réseaux et fidélités : alliances avec des familles comme les Bellême, soutien à des évêques favorables, appuis auprès des vicomtes et des lignages châtelains.

Plusieurs sites jalonnent cette progression discrète :

Le Vendômois est plus directement lié à la grande rivalité contre Blois. En s'alliant à Bouchard de Vendôme, Geoffroy contribue à former un arc angevino-capétien contre la puissance blésoise. Cette alliance prépare les conflits du XIe siècle, où l'Anjou de Foulque Nerra et de Geoffroy Martel s'opposera durablement à Blois pour la Touraine et la Loire moyenne, et culminera avec la bataille de Nouy en 1044, qui donne enfin Tours aux Angevins.

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L'église — Piété, Réforme et Contrôle Politique

Saint-Aubin, Gérard de Brogne, Guy d'Anjou

Geoffroy est aussi un prince religieux. Le Xe siècle est l'âge des grandes réformes monastiques : Cluny a été fondée en 910, l'abbaye lotharingienne de Brogne est devenue le grand centre d'observance monastique du Nord. Les princes territoriaux qui veulent affirmer leur légitimité doivent s'associer à ce mouvement. Geoffroy le fait avec habileté.

962 — Le pèlerinage à Rome Après un pèlerinage à Rome en 962, la tradition lui attribue la reconstruction ou la dotation de la collégiale de Loches, future Saint-Ours, où il aurait déposé la célèbre relique de la ceinture de la Vierge rapportée d'Italie. Saint-Ours, avec ses curieuses pyramides creuses (les dubes) qui couronnent la nef au XIIe siècle, reste l'un des témoignages les plus étranges et émouvants de l'art roman tourangeau. Cette dimension religieuse n'est pas accessoire : elle renforce le prestige de Geoffroy, inscrit sa dynastie dans la mémoire sacrée, et légitime ses ambitions territoriales — en particulier sa présence à Loches même.

Saint-Aubin d'Angers et Gérard de Brogne

Mais la politique ecclésiastique de Geoffroy est aussi très concrète. à Saint-Aubin d'Angers, abbaye capitale pour le pouvoir comtal — c'est l'abbaye-nécropole de la dynastie ingelgérienne —, Geoffroy favorise la restauration monastique. En 966, il accueille à Angers le grand réformateur lotharingien Gérard de Brogne (mort en 959, son disciple plutôt, mais la tradition simplifie) pour restaurer l'observance régulière et instaurer un abbé régulier, tout en conservant une forte surveillance comtale sur l'abbaye.

La méthode est typique de l'époque : Geoffroy renonce officiellement à nommer l'abbé (la règle de saint Benoît exige l'élection canonique), mais il garde la haute main sur les domaines temporels de l'abbaye, et sur ses relations extérieures. Piété et politique font alors un même geste.

Guy d'Anjou — le frère évêque Son frère cadet Guy d'Anjou, abbé puis évêque du Puy-en-Velay, joue également un rôle majeur dans cette réforme. Avant 964, Guy est abbé laïque (titulaire laïc d'une abbaye dont il perçoit les revenus, pratique décriée par les réformateurs) de Cormery en Touraine, et de Villeloin dans l'Indre. Il abandonne ensuite ces pratiques d'usurpation, participe à la restauration de l'observance régulière à Cormery, à Villeloin et à Ferrières-en-Gâtinais. Devenu évêque du Puy vers 975, Guy est l'un des premiers prelats à soutenir activement la Paix de Dieu — mouvement par lequel l'église tente de limiter les violences nobiliaires (assemblée du Puy vers 975, considerable comme l'une des premières manifestations du mouvement).

Il ne faut donc pas opposer piété et politique. Chez Geoffroy, la réforme monastique sert à la fois Dieu, la mémoire familiale, la pacification sociale et le contrôle des ressources. Les abbayes sont des centres spirituels, mais aussi des propriétaires fonciers, des lieux d'écrit, de justice, de mémoire et d'influence. L'abbaye de la Trinité de Vendôme, fondée plus tard par son petit-fils Geoffroy Martel, s'inscrira dans la même logique.

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Marçon, 21 Juillet 987 — une Mort au Cœur de la Mutation

Au moment même du sacre capétien

La fin de Geoffroy est à l'image de son règne : militaire, politique et capétienne. En juillet 987, Hugues Capet vient juste d'être sacré roi (3 juillet, à Noyon). Le nouvel ordre politique se met en place. C'est dans ce contexte que se déroule l'épisode final.

Le siège de Marçon Geoffroy Grisegonnelle et Bouchard de Vendôme participent au siège de Marçon, petite place forte sur le Loir à quelques kilomètres au sud de Château-du-Loir (actuelle Sarthe). Marçon est alors tenue par Eudes Rufin, fidèle du comte de Blois. La forteresse, située sur l'axe Tours-Le Mans, gêne considérablement les communications entre les alliés capétiens (Hugues), vendômois (Bouchard) et angevins (Geoffroy). La prendre, c'est ouvrir la route entre Anjou et Île-de-France, c'est isoler Blois des positions septentrionales.

C'est au cours de ce siège que Geoffroy est tué, le 21 juillet 987, dix-huit jours seulement après le sacre d'Hugues Capet. Les circonstances précises restent obscures : trait, charge ennemie, accident ? Les chroniques tardives parleront d'un combat singulier héroïque, mais cette version appartient au cycle légendaire. Ce qui est sûr, c'est que sa mort est une perte considérable pour le camp capétien naissant.

Sa mort intervient donc au moment précis où se met en place le nouvel ordre capétien. Son fils Foulque III Nerra, encore jeune (environ 17 ans), lui succède. L'année 987 voit ainsi deux événements décisifs : l'avènement d'Hugues Capet et la transmission de l'Anjou à Foulque Nerra. Ce sont les deux fondations du destin politique de la France de l'an mil : la monarchie capétienne et la principauté angevine.

Geoffroy est enterré à l'abbaye Saint-Aubin d'Angers, dans la nécropole familiale des Ingelgériens. Son tombeau a été perdu à la Révolution lors de la destruction de l'abbaye, mais son souvenir reste inscrit dans la mémoire angevine.

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Le Legs à Foulque Nerra — les Cinq Piliers

Une principauté prête à conquérir

Geoffroy Grisegonnelle n'a pas la renommée spectaculaire de Foulque Nerra, mais il est le véritable architecte de la puissance angevine du tournant de l'an mil. Il transforme un comté encore menacé en une principauté structurée, capable d'intervenir en Bretagne, en Poitou, en Maine, en Touraine et jusqu'en Bourgogne.

Les cinq piliers du legs angevin L'œuvre de Geoffroy repose sur cinq piliers, que Foulque Nerra héritera et perfectionnera :
  1. Les alliances matrimoniales : ancrage carolingien par Vermandois, extension par Chalon, alliance future avec Vendôme
  2. Le contrôle des fidélités : réseau de fidèles comtaux dans les châteaux périphériques (Craon, Sablé, Vihiers, Thouars)
  3. La maîtrise des châteaux : ceinture d'Angers, Loches, Loudun, Mirebeau — le maillage est déjà dessiné
  4. L'appui sur les abbayes réformées : Saint-Aubin d'Angers, Saint-Ours de Loches, Cormery, Villeloin — les centres spirituels deviennent leviers politiques
  5. L'alliance capétienne : choix du camp robertien dès 977, scellé par le mariage de Foulque Nerra avec élisabeth de Vendôme — lien dynastique qui définira la politique angevine pendant deux siècles

Foulque Nerra héritera de ce système et lui donnera une dimension plus offensive encore : construction systématique de donjons de pierre (Loches, Langeais, Montbazon, Montrichard, Montbaźon), quatre pèlerinages à Jérusalem, victoire de Pontlevoy contre Eudes II de Blois en 1016, prise de Saumur en 1026. Mais sans Geoffroy, l'Anjou n'aurait probablement pas disposé des instruments nécessaires pour devenir l'une des grandes puissances féodales de l'Ouest médiéval.

Après Foulque viendra Geoffroy II Martel (1040-1060), conquérant de la Touraine. Puis le neveu qui lui succède — Foulque IV Réchin (1067-1109), son fils Foulque V le Jeune (1109-1129, roi de Jérusalem). Puis Geoffroy V Plantagenêt (1129-1151), époux de Mathilde l'Empératrice et père d'Henri II Plantagenet. La dynastie Plantagenêt, qui régnera sur l'Angleterre jusqu'en 1485, descend en ligne directe de Geoffroy Grisegonnelle. Sept générations, neuf siècles, et tout commence à Angers vers 958.

Foulque Nerra n'est pas un commencement : il est l'héritier. L'histoire de l'Anjou féodal s'ouvre véritablement avec le manteau gris d'un comte du Xe siècle, frère d'évêque, allié d'Hugues Capet et tué devant la modeste forteresse de Marçon.

— Synthèse historiographique
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Carte — les Lieux du Règne de Geoffroy

D'Angers à Rome, de Conquereuil à Marçon

La carte parcourt l'Anjou et ses marges : la capitale Angers et sa ceinture de fidélités, les batailles aux quatre fronts (Conquereuil à l'ouest, les Roches au sud, Loches à l'est, Marçon au nord), les abbayes réformées (Saint-Aubin, Cormery, Villeloin, Ferrières), les fiefs alliés (Vendôme, Sablé, Craon), et même Rome où Geoffroy s'est rendu en pèlerinage en 962.

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