Anjou — 970–1040 — Le Faucon Noir — Comte de 987 à 1040
Le « Faucon Noir », comte d'Anjou pendant plus d'un demi-siècle. Guerrier infatigable et bâtisseur de forteresses, pécheur et pèlerin, il fut, selon l'historien américain Bernard Bachrach, un stratège « néo-romain » méthodique qui posa, pierre à pierre, les fondations de la puissance angevine dont sortiraient les Plantagenêts.
Un demi-siècle de règne — 987–1040 — l'ancêtre des Plantagenêts
Foulque III, dit Nerra (« le Noir »), né en 970, fut comte d'Anjou de 987 à sa mort en 1040 — plus d'un demi-siècle de pouvoir, l'un des plus longs règnes de l'histoire féodale. Sa mère, Adèle de Vermandois, meurt en 975 alors qu'il n'a que cinq ans. élevé à la cour des derniers rois carolingiens Lothaire et Louis V, il accompagne son père aux armes dès l'adolescence.
Personnage de légende, Foulque Nerra incarne à lui seul les contradictions de l'an Mil : d'une violence redoutable — il pille, brûle, trahit —, mais aussi animé d'une piété sincère qui le pousse à fonder des abbayes et à entreprendre quatre pèlerinages à Jérusalem en expiation de ses crimes. C'est lui qui, le premier, donne à l'Anjou la dimension d'une grande principauté territoriale — celle dont, cinq générations plus tard, son lointain descendant Foulque V puis les Plantagenêts feront un empire.
Trois visages d'un comte de l'an Mil
Plus grand constructeur de châteaux de son temps. On lui doit Langeais, Loches, Montbazon, Montrésor, Montrichard et des dizaines d'autres : un réseau défensif et offensif planifié sur quarante ans.
Vainqueur à Conquereuil (992) contre la Bretagne et à Pontlevoy (1016) contre Blois. Son grand adversaire : la maison de Blois-Champagne, pour le contrôle de la Touraine.
Quatre fois à Jérusalem, fondateur de l'abbaye de Beaulieu-lès-Loches. La piété expiatoire comme contrepoint — et instrument — de la violence du pouvoir.
Non un barbare impulsif, mais un stratège héritier de Rome
L'historien américain Bernard S. Bachrach a consacré à Foulque Nerra la première biographie scientifique complète : Fulk Nerra, the Neo-Roman Consul, 987–1040 (1993). Sa thèse a renouvelé en profondeur l'image du comte : là où la tradition voyait un seigneur brutal et impulsif, Bachrach révèle un bâtisseur d'état rationnel et calculateur.
Plusieurs idées-forces structurent cette lecture. D'abord, le mot « bâtir » n'est pas une métaphore : Bachrach prend au pied de la lettre la politique castrale de Foulque, ce maillage de forteresses disposées avec une logique militaire délibérée, à un jour de marche les unes des autres, pour quadriller et étendre méthodiquement le territoire. Ensuite, ses campagnes et ses batailles, loin d'être des coups de tête, révèlent une planification à long terme : préparation logistique, choix du terrain, exploitation des alliances. Enfin, Bachrach intègre la dimension religieuse — pèlerinages et fondations — à la stratégie politique globale, et non comme un simple élan de remords.
Le titre même — « consul néo-romain » — résume l'argument : Foulque se pense et agit en héritier des administrateurs et généraux romains, descendant de guerriers et de serviteurs des rois francs. Cette interprétation, parfois discutée par d'autres médiévistes qui la jugent trop systématique, a néanmoins durablement imposé l'image d'un Foulque Nerra intelligent, patient et constructeur, bien loin de la caricature d'une brute féodale.
Les Bretons — la prise de Tours — la rivalité avec Blois
Foulque accède au comté en 987, l'année même où Hugues Capet devient roi de France. Cette coïncidence est capitale : l'alliance entre la jeune dynastie capétienne et le comte d'Anjou sera l'un des piliers de la puissance de Foulque, face à la rivale maison de Blois.
988
Profitant d'une absence de Foulque, appelé auprès d'Hugues Capet, son beau-frère Conan le Tort, comte de Rennes, tente de s'emparer d'Angers. Le piège est déjoué par la présence d'esprit de Foulque ; deux fils de Conan périssent dans l'aventure.
990–991
Foulque s'empare de Tours, possession d'Eudes Ier de Blois, avec l'aide d'Aldebert du Périgord. Mal accueilli par les Tourangeaux et entré de force dans la basilique Saint-Martin, il doit se retirer — mais comprend qu'il lui faut des points d'appui fortifiés pour tenir la Touraine. C'est l'acte de naissance de sa politique de châteaux.
991
Eudes de Blois s'empare par trahison de Melun, qui appartient à Bouchard, beau-père de Foulque. L'alliance Capet–Anjou joue aussitôt : Melun est repris, les terres de Blois ravagées. Eudes se venge, réunit ses vassaux et affronte Foulque : d'abord fait prisonnier, le comte d'Anjou rétablit la situation et l'emporte.
996–997
A la mort d'Hugues Capet (996), son fils Robert le Pieux épouse Berthe de Bourgogne, veuve d'Eudes Ier de Blois : l'alliance bascule en faveur d'Eudes II de Blois, qui reprend Tours en 997. Foulque se replie sur Montbazon. La lutte avec Blois va structurer tout le reste de son règne.
Le réseau de forteresses — le donjon de pierre de Langeais — la conquête méthodique
C'est par la pierre que Foulque Nerra a changé l'histoire. Comprenant dès 990 qu'on ne tient pas un territoire sans points d'appui permanents, il lance une politique de construction sans précédent : entre 991 et 995, il élève les châteaux de Semblançay, Langeais, Montbazon, Sainte-Maure et Montrésor, verrous destinés à encercler et à conquérir la Touraine blésoise.
Le joyau de cet effort est le donjon de Langeais, élevé vers 994 et considéré comme l'un des plus anciens donjons de pierre conservés d'Europe — une rupture technique majeure à une époque où les fortifications étaient encore le plus souvent en bois sur motte. à partir de 1020, préparant la prise de Saumur, il bâtit une nouvelle ligne : Trèves, Durtal, Baugé, Château-Gontier. La méthode est toujours la même : ceinturer l'objectif de forteresses avant de fondre dessus.
Quelques forteresses emblématiques
L'un des plus anciens donjons de pierre d'Europe. Le manifeste architectural de Foulque : la pierre contre le bois, le permanent contre l'éphémère.
L'une de ses places maîtresses, commandée par son fidèle Lisois de Bazouges. Son imposant donjon dominera la région ; tout près, il fonde l'abbaye de Beaulieu.
En Touraine : Langeais, Montbazon, Sainte-Maure, Loches, Montrésor. En Poitou : Mirebeau, Moncontour, Faye, Montreuil, Passavant, Maulevrier. En Anjou : Baugé, Château-Gontier et bien d'autres.
Conquereuil 992 — Pontlevoy 1016 — la prise de Saumur 1026
Si Foulque bâtissait pour conquérir, il savait aussi livrer bataille. Deux affrontements majeurs jalonnent son règne, contre ses deux grands ennemis : la Bretagne à l'ouest, Blois à l'est. Bachrach y voit, là encore, autant de manuvres préparées plutôt que de hasards heureux.
992
Conan le Tort tente de prendre Nantes ; le comte de la ville appelle Foulque à l'aide. à Conquereuil, Foulque remporte une victoire décisive où Conan trouve la mort. Le comte d'Anjou prend la tutelle du comté de Nantes, qu'il confie à son allié Aimery de Thouars, et annexe les Mauges. Le danger breton est écarté.
1016
Quand Eudes II de Blois attaque Montrichard, les armées se rencontrent à Pontlevoy, entre la Loire et le Cher. Après un début favorable aux Blésois, l'arrivée d'Herbert éveille-Chien, comte du Maine, renverse la situation : Foulque inflige une lourde défaite à Eudes, pourtant supérieur en nombre. La bataille établit un équilibre durable.
1026
Pendant qu'Eudes II attaque en vain Montboyau près de Tours, Foulque s'empare de la ville et du château de Saumur, aux dépens de Guelduin, vassal de Blois. La même année, une trahison lui livre Herbert éveille-Chien : il le garde deux ans prisonnier, renforçant sa position dans le Maine.
Jérusalem — les fondations monastiques — l'expiation comme stratégie
Aucun trait ne définit mieux Foulque Nerra que l'alternance de la violence et de la dévotion. Homme de sang — on lui impute notamment le meurtre de Hugues de Beauvais, conseiller du roi — il fut aussi l'un des plus grands pèlerins de son temps, accomplissant quatre voyages à Jérusalem (vers 1003–1007, 1009, 1011, et enfin 1039–1040), ce qui était alors un exploit d'une rare audace.
à chaque retour, il marque sa piété par des fondations : l'abbaye de Beaulieu-lès-Loches (consacrée en 1012), édifiée en expiation de ses crimes ; les abbayes Saint-Nicolas (1020) et Saint-Aubin d'Angers ; et, avec son épouse Hildegarde, l'abbaye du Ronceray (1028), monastère féminin où les moniales élisaient elles-mêmes leur abbesse, et qui prospéra rapidement dans les vallées de la Sarthe, de la Mayenne et du Loir.
Pécheur et pénitent, bâtisseur de châteaux et d'abbayes : Foulque Nerra fait de la violence et de la foi les deux faces d'une même ambition — donner à l'Anjou une grandeur qui lui survivra.
D'après Saint-Venant — le mariage, la tutelle, la préparation de l'emprise angevine
Bien avant que son fils Geoffroy Martel ne s'établisse à Vendôme, c'est Foulque Nerra qui, le premier, fait entrer l'Anjou dans le destin vendômois. Selon l'historien Saint-Venant, son rôle est préparatoire mais décisif : il ne transforme pas directement le comté, mais crée les conditions dynastiques, politiques et féodales de sa future bascule dans la mouvance angevine.
Tout commence par un mariage : Foulque Nerra épouse Elisabeth de Vendôme, fille de Bouchard le Vénérable, comte de Vendôme, de Corbeil et de Melun. Bouchard laisse le comté à son fils Renaud — qui fut aussi évêque de Paris —, mais c'est par sa fille Elisabeth que l'Anjou entre dans la parenté des anciens comtes vendômois. L'union se achève tragiquement — Elisabeth aurait éliminée par Foulque pour adultère supposé — mais elle produit l'effet politique majeur : une fille, Adèle d'Anjou, par qui l'héritage vendômois passera dans la lignée angevine. L'intervention angevine est donc d'abord familiale et successorale, par les femmes et par le mariage, non par les armes.
Le pivot dynastique
Fille de Foulque et d'élisabeth, Adèle d'Anjou devient comtesse de Vendôme. Elle épouse Bodon (Odon) de Nevers, qui devient comte par ce mariage mais réside peu dans le Vendômois. Le comté ne passe donc pas directement aux mains de Foulque : il transite par sa fille, et cette administration lointaine et fragile prépare les interventions angevines à venir.
La tutelle
Le rôle le plus direct de Foulque apparaît avec Bouchard II le Chauve, fils d'Adèle et de Bodon : mineur, le jeune comte est placé sous la tutelle de son grand-père le comte d'Anjou. Foulque n'est plus seulement un parent : il exerce une autorité réelle de surveillance et d'administration. Il intervient dans les affaires internes, notamment quand Bouchard, agissant avec dureté contre ses vassaux dans la forêt de Gâtines, provoque un conflit que son aïeul s'emploie à résoudre.
Acte d'administration
Foulque fait plusieurs actes d'administration directe sur le comté. Le plus révélateur : il donne en fief la Ville-l'évêque — aujourd'hui Prunay — à un chevalier nommé Hamelin. Il ne se contente donc pas d'une tutelle nominale : il dispose des biens, organise des tenures, concède des fiefs. Le lieu deviendra plus tard un témoin de la continuité angevine, lorsque Geoffroy Martel confisquera des biens de la Villa Episcopi pour les donner à l'abbaye de la Trinité.
Pression indirecte
Le comté de Vendôme relevait jadis de l'évêché de Chartres. Mais l'évêque Fulbert de Chartres, déjà en peine de faire reconnaître sa suzeraineté, n'ose plus faire valoir ses droits face à un comte mineur placé sous la protection du puissant comte d'Anjou. Sans la supprimer officiellement, la puissance de Foulque neutralise la suzeraineté chartraine et prépare le basculement féodal du Vendômois vers l'Anjou.
C'est ainsi tout l'enchaînement qui se met en place : Foulque épouse élisabeth ; leur fille Adèle devient héritière ; Adèle épouse Bodon de Nevers ; leur fils Bouchard le Chauve règne sous la tutelle de Foulque ; à la mort de Bouchard, le comté se partage entre Adèle et son fils Foulque l'Oison ; et lorsque celui-ci refuse de reconnaître les droits de sa mère, Adèle appelle son frère Geoffroy Martel. La conquête de 1032 n'est donc pas un surgissement venu de l'extérieur : elle est l'héritière directe du système dynastique tissé par Foulque Nerra. Les sources suggèrent d'ailleurs que Foulque lui-même, en réglant la transmission, aurait voulu que le comté fût tenu en fief de son fils Geoffroy : la vassalité angevine que ce dernier imposera en 1050 était, en germe, déjà pensée par le père.
Foulque Nerra ne fait pas encore de Vendôme un fief angevin ; mais il crée les conditions familiales, politiques et féodales qui permettront à Geoffroy Martel de transformer définitivement le Vendômois en dépendance de l'Anjou.
— D'après Saint-Venant, Dictionnaire du Vendômois
La guerre contre son fils — les dernières conquêtes — la mort à Metz
Le grand âge de Foulque ne fut pas paisible. En 1032, il soutient le roi Henri Ier dans la guerre civile qui l'oppose à sa mère Constance d'Arles, alliée d'Eudes II de Blois ; le comte d'Anjou assiège Sens. En 1034, il accomplit son troisième pèlerinage à Jérusalem — en compagnie, fait notable, de Robert le Magnifique, duc de Normandie, lui aussi en route pour la Terre Sainte.
Au retour, en 1036, éclate une guerre civile entre Foulque et son propre fils, Geoffroy Martel, comte de Vendôme, pressé de régner sur l'Anjou. Le conflit ravage la province trois ans durant ; soutenu par la majorité des seigneurs angevins, Foulque l'emporte et son fils se soumet. En 1039, le vieux comte, infatigable, s'empare encore de Chinon, reprend Montbazon à Blois et capture le seigneur de Saint-Aignan.
Foulque Nerra meurt à Metz le 12 juin 1040, au retour de son quatrième et dernier pèlerinage en Terre Sainte. Il repose dans l'abbaye de Beaulieu-lès-Loches qu'il avait fondée — selon la tradition, en expiation du meurtre de Hugues de Beauvais. Il avait environ soixante-dix ans et régné cinquante-trois ans.
De Geoffroy Martel aux Plantagenêts
Foulque Nerra lègue à son fils Geoffroy II Martel un Anjou transformé : agrandi, hérissé de forteresses, doté d'abbayes prestigieuses et d'un prestige sans égal parmi les principautés de l'Ouest. C'est sur cette fondation que se bâtira, génération après génération, la trajectoire qui mène aux Plantagenêts.
Né en 1006, il succède à son père et poursuit l'expansion angevine, achèvant la conquête de la Touraine et du Maine. L'Anjou devient la première puissance de l'Ouest.
Par sa fille Hermengarde naissent Foulque IV le Réchin et la lignée qui mène à Foulque V, roi de Jérusalem, puis à Geoffroy Plantagenêt et à l'empire angevin.
Langeais, Loches, Montbazon, Montrésor, Montrichard, Sainte-Maure… Mille ans plus tard, les donjons de Foulque dominent encore les vallées de Touraine : la trace la plus tangible de son génie bâtisseur.
Foulque bâtit l'état qui servit de fondation au vaste empire angevin construit plus tard par ses descendants.
— Bernard S. Bachrach, Fulk Nerra, the Neo-Roman Consul
Le réseau de forteresses, les champs de bataille, les abbayes
La carte ci-dessous matérialise la stratégie de Foulque : ses châteaux de pierre formant un maillage de la Touraine au Poitou, ses grandes victoires (Conquereuil, Pontlevoy), ses abbayes, et les capitales rivales d'Angers, Tours et Blois autour desquelles s'est joué un demi-siècle de lutte.