Les Premiers Ingelgériens — IXe-Xe Siècles

Les Origines de la Maison d'Anjou

De Tortulfe, « forestier » royal de Charles le Chauve, à Foulque II le Bon, prince lettré et pieux de la fin du Xe siècle : la naissance lente d'une dynastie qui produira Foulque Nerra, le roi de Jérusalem Foulque V, les Plantagenêts d'Angleterre et, par Constance d'Arles, des reines de France. Cinq générations, deux siècles, et la transformation d'une charge militaire carolingienne en grande principauté féodale.

v. 850Tortulfe forestier
898Foulque vicomte d'Angers
929comte d'Anjou attesté
v. 958mort de Foulque II
01

Un Contexte de Frontière — les Marches Ligeriennes

Bretons, Normands, et Carolingiens en déclin

Au milieu du IXe siècle, l'Ouest de la Francie occidentale est une zone de tension permanente. Les rois carolingiens y luttent contre trois menaces qui se conjuguent : l'expansion bretonne, les incursions scandinaves, et l'autonomie croissante des grandes familles aristocratiques. La région d'Angers, de Tours, de Nantes et d'Orléans forme un espace stratégique majeur car elle commande les passages de la Loire, les routes vers la Bretagne, la Touraine et le Bassin parisien.

851 — Bataille de Jengland Le moment-charnière. Le 22 août 851, à Jengland-Beslé, près de Grand-Fougeray (actuelle Loire-Atlantique), Erispoë, fils du chef breton Nominoë (mort quelques mois plus tôt), inflige une lourde défaite au roi Charles le Chauve. Le traité d'Angers qui suit reconnaît l'autonomie bretonne et cède aux Bretons les pagi de Rennes et de Nantes. C'est l'acte de naissance virtuel d'une Bretagne indépendante et le marqueur du recul franc dans l'Ouest. Toute l'histoire de la maison d'Anjou commence dans la longue tentative carolingienne, puis ingelgérienne, de reconquérir cette ligne perdue.

Les raids normands complètent le tableau. Les Vikings remontent la Loire dès 843 (raid sur Nantes, massacre de l'évêque Gunthard sur les marches de la cathédrale), pillent Tours en 853, Angers en 854, et finissent par s'installer durablement à Nantes après 907. Les rois carolingiens n'ont pas les moyens d'une défense centralisée : ils s'en remettent à des comtes-marches et à des fonctionnaires militaires locaux dont la charge devient progressivement héréditaire.

Dans ce contexte, des familles enracinées dans le terrain, capables de mobiliser des fidélités locales et de tenir des points stratégiques, montent rapidement en puissance. Les Robertiens (ancêtres d'Hugues Capet) s'installent en Neustrie et à Tours. Les Welfs et leurs alliés contrôlent un vaste réseau autour de Hugues l'Abbé. Les Ingelgériens — nos héros — s'insèrent dans cette recomposition par le service royal et le mariage habile.

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Tortulfe — le Forestier Royal

L'ancêtre légendaire (milieu IXe siècle)

La tradition angevine place à l'origine de la dynastie un personnage nommé Tortulfe (ou Tertulle dans certaines versions, le nom variant d'un manuscrit à l'autre). Son origine demeure obscure. Il aurait reçu de Charles le Chauve une fonction de « forestier » royal à Limelle, à l'est d'Angers, peut-être vers les années 850-860.

Une figure à manier avec prudence Tortulfe n'est pas attesté par des sources strictement contemporaines. Sa figure provient principalement des Gesta consulum Andegavorum (Gestes des comtes d'Anjou), chronique rédigée au début du XIIe siècle — soit deux cent cinquante ans après les événements supposés — pour glorifier la lignée comtale d'Anjou à l'époque de Foulque V et de Geoffroy V Plantagenêt. Les premières générations sont donc en partie une reconstruction généalogique. Cela n'invalide pas nécessairement l'existence de Tortulfe, mais oblige à mesurer prudemment ce qui peut être vérifié.

Cependant, même prise comme tradition, la figure de Tortulfe est éclairante. Elle exprime parfaitement la nature du pouvoir exercé dans ces régions de frontière : un pouvoir de surveillance, de défense et de contrôle territorial, confié à des hommes d'armes capables d'agir sur une frontière mouvante. Le forestier royal (forestarius) garde les forêts royales mais aussi les zones-marches : ses fonctions mêlent la chasse, la justice, la mobilisation militaire et la perception des droits sur les passages.

Le rôle attribué à Tortulfe s'étendrait jusqu'aux marches de Bretagne. Il symbolise ainsi le type de chef local dont les Carolingiens ont besoin : un homme enraciné dans le terrain, capable de mobiliser des fidélités, de contrôler des points de passage et de résister aux incursions bretonnes ou normandes. C'est sur ce type de fonction que les Ingelgériens construiront progressivement leur légitimité territoriale.

Les princes féodaux ne sortent pas de nulle part. Ils naissent du croisement entre la fonction publique carolingienne et les fidélités locales d'hommes d'armes capables de la tenir.

— Synthèse historiographique
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Tertulle — la Construction d'une Légitimité

Le mariage avec Pétronille et l'entrée dans le monde des Welfs

Tertulle, fils de Tortulfe selon la tradition angevine, est présenté comme un chef militaire reconnu dans l'entourage de Charles le Chauve. Il aurait servi le roi dans les années 850-860, après la mort de Nominoë (en 851, donc immédiatement après la défaite franque de Jengland), chef breton qui avait fortement ébranlé l'autorité franque dans l'Ouest.

La tradition le montre engagé dans les luttes contre Erispoë (roi des Bretons 851-857, assassiné par son cousin Salomon), ainsi que dans les opérations menées contre les Normands qui ravagent la Loire. Pour récompenser ses services, Charles le Chauve lui aurait accordé des biens dans le Gâtinais, autour de Château-Landon, et jusque dans l'Orléanais. C'est là un premier ancrage territorial significatif : pas encore en Anjou même, mais dans une région qui restera longtemps un point d'appui des Ingelgériens.

L'alliance avec Pétronille — l'entrée dans la haute aristocratie L'élément le plus important du règne de Tertulle est son mariage avec Pétronille, présentée comme une parente des Welfs (la dynastie maternelle de l'empereur Louis le Pieux, par l'impératrice Judith) et de Hugues l'Abbé. Hugues l'Abbé (mort en 886) fut l'un des personnages les plus puissants de la Francie occidentale à la fin du IXe siècle : fils d'Hugues, comte de Tours ; petit-fils du comte Liutfrid Ier d'Alsace ; abbé laïque de Saint-Martin de Tours, de Saint-Germain d'Auxerre, de Saint-Bertin et de Saint-Aignan d'Orléans. Il dirige la résistance contre les Vikings et régente la Marche neustrienne sous Louis II le Bègue, Louis III et Carloman.

Cette alliance, si elle est exacte ou même simplement vraisemblable, éclaire la stratégie des futurs comtes d'Anjou : ils ne doivent pas leur ascension à une seule base locale, mais à leur capacité à s'insérer dans les grands réseaux aristocratiques du royaume. Tertulle représente donc moins un personnage parfaitement documenté qu'un jalon généalogique essentiel : par lui, la maison d'Anjou se donne une origine à la fois militaire, carolingienne et aristocratique. Le jeu commence sur trois tableaux qui ne se quitteront plus.

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Ingelger — l'Ancêtre éponyme

Vicomte d'Orléans, préfet de Tours, premier des Ingelgériens

Avec Ingelger (né vers 840), fils de Tertulle selon la tradition, la lignée entre davantage dans l'histoire politique de l'Ouest. Les sources restent limitées, mais son souvenir est suffisamment fort pour que ses descendants soient désignés comme les Ingelgériens. Son nom germanique — Engil-gari, « lance des Angles » — appartient à l'aristocratie carolingienne.

Ingelger hérite des biens familiaux dans le Gâtinais. Sa fortune politique s'explique largement par ses liens avec Hugues l'Abbé, personnage dominant de la Francie occidentale sous les règnes de Louis II le Bègue, Louis III et Carloman. Après la mort de Robert le Fort en 866 (tué en combattant les Vikings à Brissarthe), Hugues l'Abbé exerce une influence décisive sur l'Ouest du royaume.

Vicomte d'Orléans puis préfet de Tours Ingelger apparaît d'abord comme vicomte d'Orléans, chargé de la défense de la ville. Puis, vers 878, Louis II le Bègue lui aurait confié la défense de la Touraine comme préfet militaire de Tours. Cette charge est capitale : Tours n'est pas seulement une ville importante, c'est aussi le siège du prestigieux sanctuaire de Saint-Martin, l'un des plus grands centres religieux et politiques du royaume franc — tombeau du saint évêque mort en 397, lieu où Clovis avait fait son retour victorieux après Vouillé en 507, où est hébergé depuis Charlemagne le manteau (cappa) de saint Martin qui sert au serment royal et a donné son nom à la « chapelle » royale.

Le mariage avec Adélaïs — l'entrée en Touraine

Son mariage avec Adélaïs renforce encore sa position. Celle-ci est présentée comme la fille d'un comte Foulque et comme la nièce, par sa mère, d'Adalard, archevêque de Tours, et de Rainon, évêque d'Angers. Par ce mariage, Ingelger entre dans un réseau ecclésiastique et seigneurial très puissant. Il reçoit ou contrôle des terres en Touraine, ainsi que des droits autour de Châtillon-sur-Indre et d'Amboise.

Vers 879, Louis II le Bègue lui aurait aussi confié une partie de l'Anjou, notamment la zone orientale située à l'est de la Mayenne. à cette époque, l'Anjou n'est pas encore un comté solidement unifié : la partie occidentale reste disputée, notamment par les comtes de Nantes et les chefs bretons. C'est donc une frontière mouvante, exactement le type de marche où les Carolingiens placent leurs serviteurs.

885 — La translation des reliques de saint Martin Ingelger est aussi associé à la défense de Tours contre les Normands. La tradition lui attribue le retour à Tours, en 885, des reliques de saint Martin, précédemment mises à l'abri à Auxerre (chez les moines de Saint-Germain) lors des grandes incursions normandes de 853 et 865. Qu'il faille ou non prendre ce récit dans tous ses détails, il montre l'importance symbolique de la fonction exercée : défendre Tours, c'était défendre à la fois une ville, un sanctuaire et une mémoire royale. Sa dignité de trésorier de Saint-Martin confirme le niveau social atteint par la famille : les Ingelgériens ne sont déjà plus de simples chefs de guerre locaux, ils appartiennent au monde des grands officiers et des protecteurs d'abbayes.
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Foulque Ier le Roux — Du Vicomte au Comte (898-942)

L'émergence comtale

Fils d'Ingelger et d'Adélaïs, Foulque Ier, dit le Roux pour la couleur de sa chevelure, marque une étape décisive. C'est avec lui que la puissance angevine prend une forme nettement comtale. Le premier nom Foulque (Fulco) devient le prénom dynastique par excellence : cinq comtes d'Anjou le porteront, jusqu'à Foulque V le Jeune, roi de Jérusalem.

Les six premiers IngelgériensDates approchéesStatut
Tortulfev. 820-870 ?Forestier royal, semi-légendaire
Tertullev. 821-880 ?Chef militaire de Charles le Chauve, biens en Gâtinais
Ingelgerv. 840-888Vicomte d'Orléans, préfet de Tours, ancêtre éponyme
Foulque Ier le Rouxv. 880-942Premier comte d'Anjou attesté (929)
Foulque II le Bonv. 905-958Comte d'Anjou, prince lettré
Geoffroy Ier Grisegonnellev. 938-987Comte d'Anjou, père de Foulque Nerra

Vers 898, Foulque succède à Hardrad comme vicomte d'Angers. Le roi Eudes (roi de Francie occidentale 888-898, premier roi robertien) lui confie peu après la partie occidentale de l'Anjou, ce qui contribue à réunir progressivement les deux moitiés du territoire. Une charte de 929 le mentionne explicitement comme comte d'Anjou — première attestation sûre de ce titre dans la famille. Entre 898 et 929, on passe donc de la fonction de vicomte (délégué) à celle de comte (titulaire). Ce glissement, échelonné sur trente ans, est typique du IXe-Xe siècle : les charges publiques deviennent peu à peu héréditaires sans qu'aucune révolution formelle ne soit nécessaire.

Foulque le Roux est aussi trésorier de l'abbaye de Saint-Martin de Tours à la fin du IXe et au début du Xe siècle. Cette dignité le place au cœur d'un réseau de prestige. Il devient aussi vicomte de Tours, mais perd cette position vers 908 au profit de Thibaud l'Ancien, ancêtre de la maison de Blois. Ce déplacement politique est très significatif : les Robertiens, notamment Robert duc de France, redistribuent les responsabilités entre les grands lignages de l'Ouest. Foulque est progressivement orienté vers Angers, Nantes et la basse Loire, tandis que la maison de Blois s'installe en Touraine. La grande rivalité angevino-blésoise du XIe siècle commence ici, en germe, avec cette perte.

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Roscille de Loches — l'Ancrage Tourangeau

Le mariage qui ouvre la Touraine

Le mariage de Foulque le Roux avec Roscille de Loches, vers 905, est fondamental pour comprendre la suite. Roscille appartient à une puissante famille tourangelle. Elle est fille de Garnier, seigneur de Loches, de La Haye (actuelle Descartes) et de Villentrois, et petite-fille d'Adalard, seigneur de Loches.

Le trésor de Loches Par cette alliance, Foulque obtient un ancrage majeur en Touraine et en Berry. Loches, La Haye et Villentrois deviennent les premiers noyaux des possessions angevines hors de l'Anjou proprement dit. Loches en particulier, position défensive remarquable sur un éperon rocheux dominant l'Indre, deviendra un siècle plus tard le site du célèbre donjon rectangulaire de Foulque Nerra, qui se dresse encore aujourd'hui à 36 mètres de hauteur. Tout commence avec Roscille.

Ce mariage ouvre une perspective stratégique durable : l'Anjou ne regardera plus seulement vers Angers et la Loire aval, mais aussi vers la Touraine, Amboise, Loches, Tours et bientôt Saumur. C'est là que se prépare la future rivalité avec la maison de Blois. Pendant plus d'un siècle — de Thibaud l'Ancien jusqu'à la bataille de Nouy en 1044 — Angevins et Blésois s'affronteront pour le contrôle de la Touraine. La victoire finale reviendra à Geoffroy II Martel, qui prendra Tours alors qu'l était dejà devenu comte de Vendôme.

Les enfants de Foulque le Roux et Roscille

Le couple a plusieurs enfants, dont la pertinence dynastique est considérable :

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Nantes et les Normands — la Bataille de la Basse Loire

907-937, trente ans de chaos

L'une des grandes ambitions de Foulque le Roux concerne Nantes. Grâce aux liens de son épouse Roscille avec les Lambertides, ancienne famille influente dans le Nantais et les marches de Bretagne, Foulque peut prétendre à un rôle dans cette région.

907 — Mort d'Alain le Grand, chaos breton Après la mort d'Alain le Grand en 907 (ne pas confondre avec son petit-fils Alain Barbetorte), la Bretagne entre dans une période de profond désordre. Les rivalités internes et les incursions normandes désorganisent complètement le pays. Les Vikings s'emparent de Nantes, qui devient une base majeure de leurs opérations dans la basse Loire. La capitale bretonne sera leur place forte pendant près de trente ans. La population bretonne se réfugie massivement en Angleterre, en Neustrie, en Aquitaine : c'est la première grande émigration bretonne historique.

Foulque le Roux exerce une autorité sur Nantes au début du Xe siècle, mais cette domination reste fragile. En 919, il est chassé de Nantes par les Normands. La basse Loire échappe alors durablement au contrôle franc direct jusqu'à la reconquête menée par Alain Barbetorte en 937. Petit-fils d'Alain le Grand, éduqué en exil en Angleterre à la cour d'Athelstan, Barbetorte revient secrètement en Bretagne, rassemble les patriotes, et écrase les Vikings à Saint-Brieuc puis à Nantes (la légende rapporte qu'il aurait sonné lui-même les cloches de Nantes pour signaler la libération). Il meurt en 952 après avoir restauré le duché de Bretagne.

Cette période explique la vocation militaire de la maison d'Anjou. Les Ingelgériens se construisent dans la guerre défensive : contre les Bretons, contre les Normands, mais aussi contre les autres princes francs. Foulque le Roux passe une grande partie de son existence à défendre ses positions. Son fils aîné Ingelger meurt en combattant les Normands. Le coût humain est considérable.

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Les Alliances Anti-Normandes — Amiens, Vexin, Soissons

L'encerclement de Guillaume Longue-épée

La menace normande ne vient pas seulement des bandes de la Loire. Le duché de Normandie, en voie de consolidation sous Guillaume Longue-épée (fils de <Rollon, mort en 942 assassiné), cherche lui aussi à peser sur la Bretagne et sur les régions voisines. Pour contenir cette puissance, Foulque le Roux renforce ses alliances vers le nord et l'est : il s'agit d'encercler la jeune Normandie par un réseau d'alliés.

937 — Le mariage d'Adèle avec Gautier d'Amiens En 937, Foulque marie sa fille Adèle (ou Adélaïde) avec Gautier Ier, comte d'Amiens, du Valois et du Vexin. Cette alliance vise à créer une solidarité entre les adversaires de l'expansion normande, à l'ouest comme à l'est du duché. Le Vexin, par sa position sur la basse vallée de la Seine, est stratégique pour contenir la Normandie. La dynastie des comtes d'Amiens-Valois-Vexin, issue de ce mariage, perdurera jusqu'à Drogon de Mantes, père de Raoul de Crépy, et formera l'un des grands lignages secondaires du XIe siècle.

Le dispositif est complété par l'élévation de Guy, fils cadet de Foulque, à l'évêché de Soissons grâce à l'appui d'Hugues le Grand (duc des Francs, père du futur Hugues Capet, mort en 956). Or l'évêque de Soissons exerce un pouvoir temporel notable dans la région. La politique matrimoniale, ecclésiastique et militaire se combine donc pour contenir les ambitions normandes.

Foulque le Roux ne se contente pas d'asseoir son pouvoir en Anjou. Il devient membre d'un réseau aristocratique qui traverse une grande partie de la Francie occidentale.

— Synthèse historiographique angevine

Par sa mère Adélaïs, Foulque est lié aux milieux d'Amboise et de Buzançais. Par son épouse Roscille, il s'enracine à Loches et dans la Touraine méridionale. Par les alliances de sa fille, il touche le Vexin, le Valois, Soissons, Nantes et la Bretagne. Enfin, il prépare une ouverture vers le sud-est du royaume en mariant son fils Foulque II à Gerberge de Vienne. Cette multiplication des liens explique l'ascension rapide des Angevins au Xe siècle.

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Foulque II le Bon — le Prince Lettré (942-958)

La consolidation par la paix et l'église

Foulque II, dit le Bon, succède à son père vers 941-942. Son règne, qui s'achève vers 958-960, est moins guerrier que celui de son père et que celui de ses successeurs. Il appartient pourtant à une période décisive, car il consolide les acquis des Ingelgériens, parfois par la dipomatie là où son père avait dû se battre.

Un prince pieux et lettré Foulque II a laissé le souvenir d'un prince plus pacifique que conquérant. Son surnom, « le Bon », renvoie à une image de piété, de mesure et de protection des églises. La tradition lui attribue une dévotion particulière envers saint Martin. Il enrichit plusieurs établissements religieux, notamment Saint-Aubin d'Angers et Saint-Maur, et favorise le repeuplement de l'Anjou après les désordres liés aux incursions normandes des décennies précédentes. Une célèbre anecdote rapportée par les Gesta — probablement embellie — veut qu'à la cour de Louis IV d'Outremer, raillé pour son goût des livres, Foulque ait répliqué : « Un roi sans culture est un âne couronné. »

Cette dimension religieuse ne doit pas être séparée de la politique. Au Xe siècle, protéger une abbaye, contrôler un trésor ecclésiastique, favoriser un évêché ou obtenir une dignité religieuse pour un fils sont des actes de gouvernement. L'église fournit des relais d'autorité, des ressources symboliques, des réseaux de mémoire et des instruments d'enracinement territorial. Foulque II appartient ainsi à une génération de princes qui transforment des charges publiques d'origine carolingienne en pouvoirs héréditaires. Sous lui, l'Anjou cesse d'être seulement une zone de commandement militaire : il devient une principauté en voie de formation.

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Gerberge de Vienne — l'Ouverture vers le Midi

Le mariage qui change l'échelle des Angevins

Le premier mariage de Foulque II avec Gerberge de Vienne est particulièrement important. L'origine exacte de Gerberge demeure discutée, mais la tradition la rattache à la haute aristocratie du royaume de Bourgogne et à des parentés carolingiennes ou bosonides (descendants de Boson, roi de Provence et de Bourgogne à la fin du IXe siècle).

Cette alliance explique en partie le prestige des enfants de Foulque II. Elle permet notamment l'ascension de Guy, futur évêque-comte du Puy — l'un des grands évêchés à pouvoir temporel du sud du royaume, dont l'abbaye Sainte-Marie est l'un des sanctuaires marials les plus importants. Et surtout, elle prépare les mariages très prestigieux d'Adélaïde d'Anjou, qui changeront l'échelle politique de la dynastie (voir section 12).

Les enfants de Foulque II et Gerberge
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952 — le Pacte avec Thibaud le Tricheur, et la Perte de Saumur

Après la mort d'Alain Barbetorte

La mort d'Alain Barbetorte en 952 ouvre une nouvelle période d'instabilité à Nantes et en Bretagne. Son fils légitime Drogon est encore jeune, tandis que ses fils naturels Hoël et Guérech doivent composer avec les ambitions angevines.

Dans ce contexte, Thibaud le Tricheur, comte de Blois (de Chartres et de Tours), cherche à attirer Foulque II dans son système d'alliances. Thibaud est lui-même engagé dans une politique très ambitieuse, dirigée à la fois contre la Normandie et contre l'influence robertienne. Il a épousé Leutgarde de Vermandois, veuve de Guillaume Longue-épée, et entretient une hostilité durable envers le jeune Richard Ier Sans-Peur (né en 933, fils de Guillaume Longue-épée). Voir la page sur les ducs de Normandie.

Le mariage stratégique avec la veuve de Barbetorte Foulque II épouse alors la veuve d'Alain Barbetorte, qui est la propre sœur de Thibaud de Blois. (Selon certaines traditions, cette sœur de Thibaud serait elle aussi nommée Roscille — prénom alors fréquent dans les hautes familles tourangelles, peut-être par référence à la grand-mère tourangelle de Foulque.) Ce mariage permet à Foulque d'intervenir légalement dans les affaires nantaises au nom de sa nouvelle épouse, et de protéger les intérêts d'Hoël et Guérech contre les ambitions d'autres prétendants.

Mais le pacte se paye d'une contrepartie lourde : Foulque cède Saumur à Thibaud. Saumur, position clé sur la Loire entre Anjou et Touraine, devient une tête de pont blésoise plantée en plein flanc angevin. Ce choix sera lourd de conséquences pendant près d'un siècle : il faudra attendre Foulque Nerra en 1026 pour reprendre durablement la place. La rivalité angevino-blésoise qui déchirera l'Ouest pendant cinq générations s'enracine en partie dans cette cession de 952.

Foulque II réussit cependant à renforcer son influence au sud de la Loire, notamment vers Méron (entre Saumur et Loudun), au détriment du comte de Poitiers. Il se trouve ainsi engagé dans un jeu complexe entre Bretagne, Poitou, Blois, Normandie et Robertiens. C'est en quelque sorte le premier diplomate angevin, plus que le premier conquérant. La conquête viendra avec son fils Geoffroy, puis surtout son petit-fils Foulque Nerra.

12

Adélaïde d'Anjou — vers la Couronne de France

Trois mariages, une reine pour petite-fille

La fille la plus célèbre de Foulque II et de Gerberge est Adélaïde d'Anjou (née vers 942, morte vers 1026). Sa biographie est extraordinaire pour une princesse du Xe siècle : trois mariages successifs, dont l'un avec le dernier roi carolingien, et une descendance qui mène à la dynastie capétienne.

MariageDateRôle politique
étienne de Gévaudan v. 970 Vicomte de Gévaudan. Mariage qui ancre la maison d'Anjou dans le sud du royaume. Plusieurs enfants, dont Ponce de Gévaudan
Louis V le Fainéant 982 Veuve, Adélaïde épouse le jeune roi carolingien Louis V, fils de Lothaire IV. Le mariage, organisé par Hugues Capet alors duc des Francs, dure quelques mois. Louis V répudie Adélaïde en 984, prétextant une différence d'âge (elle a 20 ans de plus que lui). Il meurt en 987, sans héritier — ouvrant la voie au sacre d'Hugues Capet
Guillaume II d'Arles v. 986 Comte de Provence, descendant de Boson. De ce mariage naîtront notamment Constance d'Arles (v. 986-1032)
Constance d'Arles, reine de France (1003-1031) Fille d'Adélaïde d'Anjou et de Guillaume II d'Arles, Constance épouse en 1003 le roi Robert II le Pieux, fils d'Hugues Capet. Elle devient ainsi reine de France — la première reine capétienne issue de la maison d'Anjou. Femme énergique et difficile (les chroniqueurs lui attribuent un caractère emporté, en particulier dans ses conflits avec son fils Henri Ier), elle règnera trente ans. Par elle, le sang de Foulque le Roux et de Foulque II le Bon coule dans la dynastie capétienne.

Par sa descendance, Adélaïde relie la maison d'Anjou aux familles princières du Midi (Provence, Toulouse) et à la monarchie capétienne. Les Ingelgériens entrent ainsi dans l'espace des grandes stratégies dynastiques du royaume. Une génération plus tard, par Geoffroy V Plantagenêt et le mariage d'Henri II avec Aliénor d'Aquitaine, ils domineront tout l'Ouest du royaume et régneront sur l'Angleterre.

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Le Legs — de la Fonction Militaire à la Principauté

Quatre leviers pour deux siècles d'ascension

De Tortulfe à Foulque II le Bon, l'histoire des premiers Ingelgériens raconte la transformation d'une famille de chefs militaires en dynastie comtale. Leur ascension repose sur quatre leviers principaux.

Les quatre leviers de l'ascension ingelgérienne
  1. La guerre de frontière : contre les Bretons (Erispoë, Conan), contre les Normands (Vikings de la Loire, puis ducé de Normandie), puis contre les puissances voisines (Blois, Poitou)
  2. Le service des rois carolingiens et des grands Robertiens : Charles le Chauve, Louis II le Bègue, Eudes, Hugues l'Abbé, Hugues le Grand. Ces serviteurs deviennent peu à peu indispensables — et leurs charges, héréditaires
  3. La maîtrise des alliances matrimoniales : Pétronille (Welfs), Adélaïs (Tours), Roscille (Loches), Gerberge (Vienne) et la veuve d'Alain Barbetorte (Blois) relient les Angevins à des réseaux aristocratiques de plus en plus vastes
  4. Le contrôle des grands sanctuaires et des dignités ecclésiastiques : Saint-Martin de Tours (trésorerie), évêché de Soissons (Guy I), évêché du Puy (Guy II), abbaye Saint-Aubin d'Angers

Foulque le Roux donne à l'Anjou sa première véritable consistance politique. Foulque II le Bon consolide cette construction par les alliances, la piété et l'intégration dans les grands réseaux princiers. Leur œuvre prépare directement le règne de Geoffroy Ier Grisegonnelle, puis celui de Foulque III Nerra, qui transformeront l'Anjou en une puissance féodale majeure capable de rivaliser avec les comtés de Champagne, de Blois, de Normandie et le duché d'Aquitaine.

La maison d'Anjou naît d'un monde instable, mais elle sait tirer parti de cette instabilité. Aux marges de la Bretagne, de la Touraine, du Poitou et de la Normandie, elle devient peu à peu l'un des grands acteurs de la recomposition politique de l'Ouest franc.

— Synthèse historiographique

De Geoffroy Grisegonnelle (v. 938-987) naîtra Foulque Nerra, le grand bâtisseur. De Foulque Nerra naîtront Geoffroy II Martel conquérant de la Touraine, puis Foulque IV Réchin, puis Foulque V le Jeune roi de Jérusalem. De Foulque V naîtra Geoffroy V Plantagenêt, époux de Mathilde l'Empératrice et père d'Henri II d'Angleterre. La dynastie Plantagenêt régnera sur l'Angleterre jusqu'en 1485. Et tout commence avec le forestier Tortulfe sur les marches d'Anjou, vers 850.

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Carte — les Lieux des Premiers Ingelgériens

Du Gâtinais à la basse Loire

La carte parcourt l'espace de la formation angevine : les premiers fiefs en Gâtinais et en Orléanais, l'ancrage d'Ingelger à Tours, l'extension par Roscille en Touraine, l'ouverture vers Nantes et les batailles contre les Normands, les alliances lointaines (Amiens, Soissons, Vienne, Le Puy), et les futurs théâtres d'opérations des Foulque à venir.

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