Le Lion & la Régente — 1187-1252
Un roi-prince combattant qui faillit devenir roi d'Angleterre en 1216, puis régna trois ans seulement ; et une reine de fer, petite-fille d'Aliénor d'Aquitaine, qui sauva la dynastie capétienne, écrasa les révoltes féodales et forma le futur Saint Louis. Le couple qui prépara l'apogée du XIIIe siècle français.
Entre Philippe Auguste et Saint Louis — la génération-pivot
La période qui s'étend de la fin du règne de Philippe Auguste à la majorité de Louis IX constitue une étape décisive dans la construction de la monarchie capétienne. Louis VIII (1187-1226), souvent éclipsé entre la stature de son père et la légende dorée de son fils, joua pourtant un rôle essentiel dans l'affirmation de l'autorité royale.
Son épouse Blanche de Castille, petite-fille d'Aliénor d'Aquitaine et d'Henri II Plantagenêt, fut sans doute l'une des plus grandes figures politiques féminines du Moyen Âge occidental. Après la mort prématurée de Louis VIII en 1226, elle assura la régence pendant huit années cruciales et brisa toutes les révoltes féodales qui menaçaient l'œuvre capétienne. Mais son influence ne s'arrêta pas là : jusqu'à sa mort en 1252, elle demeura l'une des principales conseillères de son fils.
Cette double figure — le roi combattant et la régente politique — mérite d'être racontée d'une seule traite. C'est leur action conjointe qui prépara l'apogée du règne de Saint Louis, et donc, à long terme, l'apogée même du XIIIe siècle capétien.
Port-Mort, 23 mai 1200 — orchestré par Aliénor d'Aquitaine
Louis naît à Paris le 5 septembre 1187, fils unique de Philippe II Auguste et de sa première épouse Isabelle de Hainaut, qui mourra en couches trois ans plus tard. Blanche, troisième fille du roi Alphonse VIII de Castille et d'Eléonore d'Angleterre (elle-même fille d'Henri II et d'Aliénor d'Aquitaine), naît le 4 mars 1188 à Palencia.
Cette union, négociée par sa grand-mère, sera l'une des plus fécondes des Capétiens. Louis et Blanche auront au moins douze enfants, dont plusieurs mourront en bas âge. Survivront notamment :
| Enfant | Vie | Destin |
|---|---|---|
| Philippe | 1209-1218 | Héritier présumptif, mort à 9 ans |
| Louis IX | 1214-1270 | Le futur Saint Louis |
| Robert d'Artois | 1216-1250 | Comte d'Artois, tué à Mansourah pendant la 7e croisade |
| Alphonse de Poitiers | 1220-1271 | Comte de Poitiers et Toulouse, époux de Jeanne de Toulouse |
| Isabelle | 1224-1270 | Refuse plusieurs mariages princiers ; fonde l'abbaye de Longchamp ; béatifiée |
| Charles d'Anjou | 1227-1285 | Comte d'Anjou et de Provence ; roi de Sicile (1266) ; roi de Naples |
Comment Louis gagna son surnom de « Lion »
Louis grandit dans un contexte de rivalité permanente entre les Capétiens et les Plantagenêts, qui possèdent encore d'immenses territoires en France (Normandie, Anjou, Aquitaine, Poitou). Lorsque Philippe-Auguste conquiert la Normandie en 1204, le jeune Louis a dix-sept ans et participe déjà aux opérations militaires.
L'année 1214 est décisive. Jean sans Terre, allié à l'empereur germanique Othon IV et au comte de Flandre Ferrand, monte une vaste coalition contre Philippe Auguste. Le plan est ambitieux : Jean attaquerait depuis le Poitou par le sud, tandis qu'Othon et Ferrand attaqueraient Paris par le nord. La France serait prise en tenaille.
Trois semaines plus tard, le 27 juillet 1214, Philippe-Auguste écrase la coalition du nord à Bouvines. La double victoire — la Roche-aux-Moines pour le fils, Bouvines pour le père — consacre la prédominance capétienne en Europe occidentale et réduit Jean sans Terre à négocier une trêve. Le prestige de Louis s'affirme.
La Magna Carta, l'appel des barons, le débarquement dans le Kent
L'histoire prend ici un tour extraordinaire que peu de manuels grand public retracent en détail : pendant près d'un an, le prince héritier capétien fut reconnu comme roi par la majeure partie de l'Angleterre.
En juin 1215, contraint par ses barons en révolte, Jean sans Terre appose son sceau sur la Magna Carta à Runnymede. Mais le roi anglais n'a aucune intention d'exécuter la Charte : il obtient son annulation par le pape Innocent III en août 1215 et reprend les armes. C'est la Première Guerre des barons.
Les rebelles, conduits par Robert Fitzwalter, cherchent un prince capable de remplacer Jean. Ils se tournent vers Louis, en raison du lien dynastique offert par son épouse Blanche — petite-fille d'Henri II Plantagenêt par sa mère. Par sa femme, Louis possède donc un titre, certes éloigné, à la couronne d'Angleterre. En décembre 1215, les barons insurgés lui offrent officiellement la couronne.
Mais le pape Honorius III, qui vient de succéder à Innocent III en juillet 1216, soutient toujours fermement Jean comme vassal du Saint-Siège. Le légat pontifical Gualon excommunie Louis. Plus grave encore : les barons anglais, méfiants devant un roi français qui distribue les terres à ses propres compagnons, commencent à se méfier.
Guillaume le Maréchal et Eustache le Moine
Le 19 octobre 1216, Jean sans Terre meurt à Newark d'une dysenterie, laissant un fils de neuf ans, Henri III. Le retournement est immédiat. Les barons hésitants se rallient au jeune prince anglais, soutenu par le célèbre Guillaume le Maréchal, comte de Pembroke, l'un des plus grands chevaliers de son temps — presque octogénaire mais toujours redoutable. Il assure la régence et réaffirme immédiatement la Magna Carta, neutralisant l'argument principal des révoltés.
Privé de renforts, encerclé à Londres, Louis doit négocier. Le traité de Lambeth (ou traité de Kingston), signé le 11 septembre 1217 à Kingston-upon-Thames près de Londres, lui fait abandonner ses prétentions au trône d'Angleterre. Il reçoit en compensation 10 000 marcs d'argent, repart en France et rédige une renonciation solennelle à ses droits anglais. Cette tentative échoue, mais elle a révélé la fragilité du pouvoir anglais après Jean sans Terre : la dynastie capétienne savait désormais qu'elle pourrait, demain, peser dans les affaires britanniques.
Trois ans de règne, intensément actifs
à la mort de Philippe Auguste, le 14 juillet 1223 à Mantes, Louis devient roi sous le nom de Louis VIII. Il est sacré à Reims le 6 août 1223 avec son épouse Blanche — ce qui constitue une exception dans la tradition capétienne, où le sacre du roi de son vivant servait habituellement à préparer une succession contestée. Louis VIII rompt avec cette pratique désormais inutile : la légitimité capétienne est devenue si forte que le sacre du fils du vivant du père n'est plus nécessaire.
Son règne ne durera que trois ans — ce qui en fait l'un des règnes les plus brefs des Capétiens directs — mais ces trois ans sont extrêmement denses. Louis VIII reprend immédiatement l'offensive contre les Plantagenêts, mène campagne dans le Sud-Ouest, intervient dans la croisade des Albigeois, et fait sentir partout la présence royale.
La chute de La Rochelle et la quasi-fin de l'empire continental plantagenêt
Après la conquête de la Normandie, de l'Anjou, du Maine et de la Touraine par Philippe Auguste en 1204, les Plantagenêts conservent encore en France : la Guyenne (sud de l'Aquitaine autour de Bordeaux), une partie du Poitou autour de La Rochelle, et la Gascogne. La trêve de Chinon de 1214, plusieurs fois reconduite, expire en 1224.
Ces succès renforcent considérablement l'autorité capétienne. Le rapport de forces avec les Plantagenêts est désormais réduit à une situation qui ne sera modifiée qu'avec le traité de Paris de 1259, sous Saint Louis. Mais l'ironie ultime sera que ces mêmes territoires reconquis devront, plus tard encore, être défendus contre édouard III lors de la Guerre de Cent Ans.
Le siège d'Avignon et l'intégration du Languedoc
Depuis le XIIe siècle, le catharisme s'est développé dans le Midi. Les Cathares rejettent plusieurs sacrements, contestent l'église romaine et bénéficient de la protection de seigneurs méridionaux, au premier rang desquels les comtes de Toulouse. Après l'assassinat du légat pontifical Pierre de Castelnau en 1208, Innocent III lance la croisade contre les Albigeois. Simon de Montfort en mène la phase militaire la plus brutale jusqu'à sa mort à Toulouse en 1218.
Son fils Amaury de Montfort, incapable de tenir l'héritage paternel face au retour offensif du comte Raimond VII de Toulouse, cède en janvier 1224 au roi de France tous ses droits sur le Toulousain. Le pape Honorius III demande alors solennellement l'intervention du roi. Louis VIII pose ses conditions, obtient l'absolution pour les barons du nord, puis accepte. En 1226, il conduit personnellement une grande expédition.
Une dynastie au bord du gouffre
Sur le chemin du retour vers Paris, Louis VIII tombe gravement malade. La dysenterie contractée au siège d'Avignon le mine. L'état du roi s'aggrave en Auvergne. Il s'arrête au château de Montpensier, à quelques kilomètres à l'est de Riom, château qu'il avait reçu en héritage de son grand-oncle.
Il y meurt le 8 novembre 1226, âgé de seulement trente-neuf ans. Avant de mourir, il fait jurer aux grands du royaume présents (l'archevêque de Sens, le comte de Saint-Pol, Barthélémy de Roye) de couronner immédiatement son fils aîné Louis et de confier la régence à sa femme Blanche. Le corps est ramené à Saint-Denis dans des conditions difficiles — quelques jours de marche en plein automne avec un cadavre.
La situation politique est dramatique. Le nouveau roi Louis IX n'a que douze ans. Il y a quatre frères plus jeunes encore. La reine est une étrangère — une Castillane — sans appui féodal personnel en France. Et plusieurs des plus grands princes du royaume guettent l'occasion. Sans une réaction politique immédiate, l'ensemble de l'œuvre de Philippe Auguste et de Louis VIII pourrait s'effondrer en quelques mois.
Après la mort du roi, beaucoup pensèrent que le royaume tomberait dans la confusion, parce que le roi laissait un enfant en bas âge, et que beaucoup de grands seigneurs lui étaient hostiles. Mais Dieu avait donné à la reine son épouse plus de courage que n'en ont la plupart des hommes.
— Sur la réaction de Blanche de Castille (chroniqueurs contemporains)
L'écrasement des révoltes féodales
Blanche, alors âgée de trente-huit ans, comprend immédiatement l'ampleur du danger. De nombreux grands seigneurs considèrent la minorité du roi comme l'occasion rêvée de reprendre leur indépendance et de récupérer les privilèges perdus sous Philippe Auguste. La coalition se forme rapidement.
L'action de Blanche est foudroyante. Elle fait sacrer Louis IX à Reims le 29 novembre 1226, trois semaines après la mort de Louis VIII : l'enfant-roi devient l'Oint du Seigneur avant que la coalition ne puisse s'organiser. Elle s'assure le soutien de l'église (Honorius III bientôt remplacé par Grégoire IX), gagne l'appui décisif des villes du domaine royal — en particulier Paris — et conserve la fidélité de nombreux chevaliers du roi.
Le traité de Vendôme (mars 1227) brise l'unité des rebelles : Blanche négocie séparément avec chacun. Thibaut IV de Champagne est le premier à se rallier, peut-être subjugué par la reine (les chroniqueurs malicieux insinueront ultérieurement une passion courtoise, matérisée dans les chansons que le comte dédiera à une énigmatique « dame de France »). Pierre Mauclerc résiste plus longtemps : il faudra plusieurs années de campagnes en Bretagne. Le siège de Bellême (décembre 1228 - janvier 1229), où Blanche se rend en personne malgré le froid mordant, est l'un des temps forts. La forteresse est prise. Mauclerc capitule définitivement en 1234.
Pendant ce temps, Blanche conclut le traité de Meaux-Paris le 12 avril 1229 : Raimond VII de Toulouse reconnaît l'autorité royale, marie sa fille unique Jeanne à Alphonse de Poitiers (futur frère de Saint Louis), et le Toulousain reviendra à la couronne à la mort de Jeanne (effectivement intégré en 1271). La croisade des Albigeois s'achève. C'est sous Blanche aussi qu'est rendue, en décembre 1230, la célèbre ordonnance de Melun contre les prêts juifs à intérêt — prémices des politiques plus dures de Saint Louis et de Philippe le Bel.
Une influence qui durera quarante ans
L'influence de Blanche de Castille sur son fils est considérable, et elle ne se limite pas aux années de minorité. Même après la majorité officielle de Louis IX en avril 1234 (acquise à vingt ans, selon la coutume), Blanche conserve une influence majeure. Louis IX continue à consulter sa mère sur tous les sujets importants. Jusqu'à sa mort en 1252, elle demeure l'une des principales conseillères du roi.
Blanche transmet à son fils trois héritages indissociables :
Une profonde piété
Louis IX reçoit une éducation religieuse particulièrement stricte. La tradition rapporte une formule fameuse que Blanche aurait dite à son fils : « J'aimerais mieux vous voir mort à mes pieds que coupable d'un péché mortel. » Même si la formule a probablement été embellie par les hagiographes postérieurs (Joinville la rapporte plus de soixante ans après les faits supposés), elle reflète bien l'esprit de son éducation. Saint Louis sera, pendant tout son règne, marqué par une rigueur morale exceptionnelle, l'assistance quotidienne aux offices, des pénitences personnelles secrètes.
Le sens de la justice
Blanche transmet à son fils le respect du droit, la protection des faibles, les devoirs du souverain chrétien. Ces principes marqueront profondément le futur Saint Louis et nourriront son image légendaire de roi sous le chêne de Vincennes. Mais ils auront aussi leurs ombres : l'intolérance envers les juifs (brûlement du Talmud en 1242, rouelle en 1269), héritée dans une certaine mesure de l'ordonnance maternelle de 1230.
La conception de la monarchie
Elle lui transmet enfin l'héritage politique de Philippe Auguste et de Louis VIII : un roi au-dessus des grands féodaux, une administration plus efficace par les baillis et sénéchaux, un royaume unifié autour de la Couronne. Cette vision aboutira sous Saint Louis à la mise en place des enquêteurs royaux, à l'essor du Parlement de Paris, à la Quarantaine-le-Roy, et à toutes les innovations qui préparent — encore plus loin — les réformes administratives de son petit-fils Philippe IV le Bel.
Blanche meurt le 27 novembre 1252, alors que Louis IX est encore retenu en Terre sainte après sa catastrophique septième croisade. Elle est inhumée à l'abbaye de Maubuisson qu'elle avait fondée en 1241 près de Pontoise, son cœur conservé à l'abbaye du Lys. La nouvelle, apprise à Sidon au printemps 1253, frappe profondément Louis IX qui décide alors de rentrer en France. Le règne de Saint Louis ne sera plus jamais tout à fait le même après la mort de sa mère : certains historiens considèrent que Blanche avait un sens politique plus aigu que son fils, et que l'influence de Charles d'Anjou, dans les dernières années du règne, n'aurait jamais été aussi forte si Blanche avait vécu.
L'affermissement de la monarchie française au XIIIe siècle doit autant à Louis VIII qu'à Blanche de Castille, dont l'action prépare directement l'apogée du règne de Louis IX.
— Bilan d'une génération-pivot
De Palencia à Londres, de Paris à Avignon
La carte ci-dessous parcourt les lieux des deux figures : les origines (Palencia, Las Huelgas, Paris), le mariage de 1200 (Port-Mort), les hauts faits militaires de Louis (Roche-aux-Moines, Lincoln, Sandwich, La Rochelle, Avignon), les sièges menés par Blanche (Bellême, Vendôme), les lieux de pouvoir (Reims, Paris, Saint-Denis) et la mort de Louis à Montpensier en Auvergne.