Roi de France et de Navarre — 1268-1314

Philippe IV le Bel

Le « roi de fer » qui transforma la France féodale en monarchie administrative. Entre les légistes, la papauté humiliée d'Anagni, la suppression de l'ordre du Temple et le scandale de la Tour de Nesle : vingt-neuf ans d'un règne à la fois puissant, implacable et tragique — sur lequel s'est bâtie la prétention à la souveraineté moderne.

1285Avènement
1302Courtrai & états généraux
1307Arrestation des Templiers
1314Mort à Fontainebleau
01

Le Roi de Fer — un Monarque qui Forge l'état

Vingt-neuf ans de puissance, de crise et d'ambition souveraine

Philippe IV, dit le Bel, règne sur la France de 1285 à 1314. Né à Fontainebleau en 1268, fils de Philippe III le Hardi et d'Isabelle d'Aragon, il appartient à la dynastie capétienne directe. Par son mariage avec Jeanne de Navarre, héritière du royaume de Navarre et du comté de Champagne, il devient également roi de Navarre et rattache durablement la Champagne à l'espace politique capétien.

Son règne marque une étape décisive dans l'affirmation de la monarchie française : le roi n'est plus seulement le suzerain placé au sommet de la pyramide féodale, il tend à devenir le souverain direct de l'ensemble de ses sujets. Cette idée — aujourd'hui banale, alors révolutionnaire — est le fil conducteur de son gouvernement et de ses grands conflits : avec l'Angleterre pour la Guyenne, avec la Flandre pour son contrôle économique, avec Boniface VIII pour la souveraineté spirituelle, avec les Templiers pour leur autonomie internationale, avec sa propre famille pour l'honneur dynastique.

Philippe le Bel apparaît ainsi comme l'un des grands constructeurs de l'état monarchique français, mais aussi comme un roi de crise, dont les méthodes — contrainte fiscale, manipulations monétaires, violence judiciaire, confiscations, procès politiques — annoncent déjà une monarchie plus administrative, plus centralisée et plus autoritaire. Les contemporains l'ont surnommé « le Bel » pour sa préstance physique ; la postérité lui a parfois préféré « le Roi de fer ».

02

Origines, Sacre et Héritage Capétien

Le petit-fils de Saint Louis — Reims, 6 janvier 1286

Philippe IV est le petit-fils direct de Saint Louis (Louis IX, 1226-1270) par son père Philippe III le Hardi. Il hérite donc d'une dynastie au prestige considérable : la canonisation de son grand-père en 1297 viendra même, paradoxalement au plein cœur de son conflit avec Rome, conférer à la couronne française une aura sacrale exceptionnelle.

A la mort soudaine de son père à Perpignan le 5 octobre 1285, au retour d'une malheureuse expédition contre le royaume d'Aragon (la « croisade d'Aragon »), Philippe a dix-sept ans. Il est sacré à Reims le 6 janvier 1286. Son mariage avec Jeanne Ire de Navarre — négocié dès 1275 et célébré en 1284 — est décisif pour la géographie du royaume : la jeune reine apporte non seulement la Navarre au sud des Pyrénées, mais surtout le comté de Champagne et la Brie, qui se trouvent ainsi réunis à la couronne dans une union personnelle qui se révélera durable.

Le contexte capétien : depuis Philippe Auguste (qui a conquis la Normandie, l'Anjou et la Touraine sur Jean sans Terre en 1204) et Saint Louis (qui a organisé le gouvernement par la justice et les baillis), la dynastie capétienne a transformé la couronne française en l'une des plus puissantes d'Occident. Mais le royaume reste encore traversé par les logiques féodales : grands princes, villes, évêques, seigneurs territoriaux et puissances étrangères conservent une forte capacité d'action. Le travail de Philippe le Bel sera précisément d'imposer plus nettement l'autorité de la couronne contre ces pouvoirs concurrents.

Philippe et Jeanne auront sept enfants. Trois fils régneront successivement (Louis X le Hutin, Philippe V le Long, Charles IV le Bel) mais aucun ne laissera de descendance masculine durable : c'est l'extinction de la branche capétienne directe en 1328, qui mènera au passage de la couronne aux Valois et, inévitablement, à la Guerre de Cent Ans. Une fille, Isabelle de France, épousera le futur Edouard II d'Angleterre — et c'est par elle que les rois d'Angleterre revendiqueront un jour le trône de France.

03

Les Légistes — la Révolution Administrative

Flote, Nogaret, Marigny — le triomphe du droit romain

Pour imposer l'autorité royale, Philippe le Bel s'appuie sur une nouvelle génération de conseillers : les légistes, hommes formés au droit romain (redécouvert à Bologne dès le XIIe siècle) et au droit canonique. Ces juristes ne sont pas de simples exécutants : ils donnent au gouvernement royal une coloration juridique et administrative entièrement nouvelle. Jean Favier a résumé cette évolution par une formule célèbre : le règne de Philippe le Bel est celui du « triomphe des légistes ».

1295-1302

Pierre Flote — le premier des légistes

Chevalier dauphinois et chancelier de France, Pierre Flote conduit la politique anti-pontificale dès 1296. Lors de l'assemblée de Paris d'avril 1302, il préside à la dénonciation des prétentions de Boniface VIII. Il meurt à la bataille de Courtrai le 11 juillet 1302, ce que Boniface VIII qualifiera, dans un mot célèbre, de « jugement de Dieu ».

1302-1313

Guillaume de Nogaret — l'homme de l'attentat

Professeur de droit à Montpellier, Nogaret entre au Conseil du roi vers 1296. Il devient garde des sceaux puis chancelier. C'est lui qui mène en septembre 1303 l'attentat d'Anagni contre Boniface VIII, puis qui orchestre la procédure contre les Templiers à partir de 1307. Son nom restera attaché aux entreprises les plus dures du règne.

1304-1314

Enguerrand de Marigny — le grand financier

Petit chevalier normand devenu chambellan du roi, Marigny est le maître de la fiscalité et de la diplomatie dans les dix dernières années du règne. Sa fortune et son orgueil le rendent immédiatement hostile aux grands. Après la mort de Philippe IV, il sera arrêté et pendu au gibet de Montfaucon le 30 avril 1315 sous Louis X le Hutin : la chute du serviteur emporte avec elle une part de la mémoire du règne.

Cette évolution transforme profondément le gouvernement du royaume. La vieille curia regis se spécialise progressivement : les affaires judiciaires relèvent de plus en plus du Parlement de Paris, installé au Palais de la Cité ; les finances sont suivies par les gens des comptes qui formeront la future Chambre des comptes ; tandis que le Conseil du roi traite les grandes affaires politiques. Les officiers royaux, les procédures écrites, les enquêtes, les comptes et les archives deviennent des instruments de gouvernement. Ce n'est pas encore l'état moderne au sens plein, mais ce sont déjà ses cadres.

04

La Guerre avec l'Angleterre — la Guyenne et le Mariage d'Isabelle

Edouard Ier et le traité de Paris de 1303

L'héritage des Plantagenêts pèse encore sur la France de Philippe le Bel. Le grand empire continental conquis par Philippe-Auguste en 1204 a été ramené par le traité de Paris de 1259 (sous Saint Louis) à la seule Guyenne : fief que le roi d'Angleterre Edouard Ier tient du roi de France et pour lequel il doit l'hommage. Cette situation, inévitablement inflammable, éclate en 1294.

Sous prétexte d'incidents maritimes entre marins gascons et normands, Philippe IV convoque Edouard pour qu'il réponde devant lui en tant que suzerain. Edouard, retenu par sa guerre d'Ecosse, ne se présente pas. Le 19 mai 1294, Philippe prononce la confiscation de la Guyenne. La guerre dure neuf ans, mêlée à la guerre de Flandre. Les Français occupent une partie du duché, mais ne peuvent l'achèver militairement : Edouard, occupé ailleurs, négocie.

Traité de Paris, 20 mai 1303 : la Guyenne est restituée aux Plantagenêts dans son étendue antérieure. Un rapprochement dynastique est organisé : le mariage d'Isabelle de France, fille de Philippe le Bel, avec le futur Edouard II, célébré à Boulogne-sur-Mer le 25 janvier 1308. Cette alliance, destinée à apaiser durablement les rapports franco-anglais, aura plus tard des conséquences considérables : la descendance d'Isabelle — son fils Edouard III — servira de fondement aux prétentions anglaises sur la couronne de France et déclenchera, en 1337, la Guerre de Cent Ans.

Le destin ultérieur d'Isabelle est une tragédie anglaise. Mariée à un roi Edouard II faible, vraisemblablement homosexuel et dominé par ses favoris, elle finira par se révolter en 1326 avec son amant Roger Mortimer, fera déposer et probablement assassiner son mari, et régnera quelques années comme régente avant d'être écartée par son propre fils en 1330. Surnommée « la louve de France » par les chroniqueurs anglais, elle incarne — comme son père — la dureté monarchique que les contemporains attribuaient aux Capétiens.

05

La Flandre — Courtrai 1302, Mons-en-Pévèle 1304

Les Matines de Bruges et la revanche d'Athis-sur-Orge

La Flandre occupe une place plus conflictuelle encore que la Guyenne. Région riche, urbanisée, tournée vers le commerce textile et les échanges avec l'Angleterre, elle représente un enjeu économique et stratégique majeur. Philippe le Bel intervient contre le comte Guy de Dampierre, allié au roi d'Angleterre, mais la domination française suscite une vive résistance.

18 mai 1302 — Les Matines de Bruges Le soulèvement éclate à Bruges. à l'aube du 18 mai 1302, les artisans et tisserands flamands menés par Pieter de Coninck et Jan Breydel massacrent la garnison française et tous ceux qu'ils soupçonnent d'être français — reconnus à leur prononciation des mots « schild en vriend » (écu et ami) qu'ils ne peuvent prononcer correctement. Le massacre est total. C'est l'étincelle d'une révolte générale.
11 juillet 1302 — La déroute de Courtrai L'armée française envoyée pour rétablir l'ordre, commandée par Robert d'Artois et composée de la fleur de la chevalerie royale, affronte les milices urbaines flamandes près de Courtrai. C'est un désastre militaire : les chevaliers s'embourbent dans des fossés déguisés par les Flamands, sont massacrés à la lance et au goedendag. Plus de mille chevaliers tombés, dont Robert d'Artois et le chancelier Pierre Flote. Les Flamands ramassent plus de cinq cents paires d'éperons dorés — d'où le nom donné à la bataille : « Bataille des éperons d'or ». C'est l'un des premiers triomphes européens d'une infanterie urbaine sur la chevalerie féodale, et un événement de portée européenne.

Philippe le Bel reprend lui-même la guerre. Le 18 août 1304, à la bataille de Mons-en-Pévèle, le roi de France — présent en personne sur le champ de bataille, fait peu commun chez les souverains de son temps — tient ferme contre les Flamands au prix d'une journée épuisante. Le résultat est tactiquement indécis mais stratégiquement favorable aux Français. La même année, la victoire navale de Zierikzee complète ce rétablissement.

Le traité d'Athis-sur-Orge (23 juin 1305) impose à la Flandre une indemnité considérable et la cession de Lille, Douai, Béthune et Orchies (la Flandre wallonne) au roi de France. Les chefs des Matines de Bruges sont condamnés à un pèlerinage expériatoire et trois mille bourgeois à un pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. Mais les tensions perdurent : la Flandre restera, pendant tout le XIVe siècle, l'un des grands champs de bataille européens.

06

Le Défi Financier — le « Faux-Monnayeur »

Décimes, mutations monétaires, maltôte, expulsions

Toutes ces guerres coûtent immensément. Philippe le Bel est constamment confronté au même problème : comment financer une monarchie plus ambitieuse, une administration plus nombreuse et des opérations militaires répétées ? Les ressources ordinaires du domaine royal ne suffisent plus.

L'arsenal financier du règne

Les manipulations monétaires, en particulier, frappent les contemporains : le roi est accusé par ses adversaires d'être un « faux-monnayeur ». L'expression est polémique — les mutations monétaires sont juridiquement régulières — mais elle traduit une réalité profonde : la monnaie devient sous Philippe le Bel un instrument de gouvernement. Les travaux récents (Marc Bompaire) montrent que le « moment Philippe le Bel » est important dans l'histoire des pratiques monétaires médiévales, même si l'image traditionnelle du roi faux-monnayeur doit être nuancée : l'essentiel des dévaluations répondait à la pénurie de métal précieux autant qu'à la cupidité.

Cette pression financière est l'arrière-plan de tous les grands événements du règne : c'est elle qui déclenche le conflit avec le pape (taxation du clergé), c'est elle qui justifie l'expulsion des Juifs (saisie de leurs biens), c'est elle qui motive l'arrestation des Templiers (confiscation de leur trésor). L'ombre du Trésor royal déficitaire plane sur tout le règne.

07

Boniface VIII et l'Attentat d'Anagni (1296-1303)

Clericis laicos — Unam Sanctam — Nogaret

Le conflit avec le pape Boniface VIII (1294-1303) naît d'abord d'une question financière : Philippe IV veut taxer le clergé de France sans dépendre de l'autorisation pontificale. Mais il devient rapidement un conflit de souveraineté entre les deux pouvoirs universels que l'Occident chrétien a juxtaposés pendant deux siècles : le sacerdoce et l'empire-royaume.

Février 1296 — Clericis laicos Boniface VIII publie la bulle Clericis laicos, qui interdit aux clercs de payer quelque taxe que ce soit aux pouvoirs laïques sans autorisation pontificale, sous peine d'excommunication. C'est une attaque directe contre la politique financière française. Philippe réplique en interdisant l'exportation d'or et d'argent hors du royaume : la papauté, privée des revenus que lui versait l'église de France, recule. Le pape accepte la levée du décime.

Le conflit reprend en 1301 avec l'affaire Bernard Saisset, évêque de Pamiers : accusé de propos hostiles au roi, le prélat est arrêté par les officiers royaux. Boniface VIII réagit en convoquant les prélats français à Rome et en réaffirmant la supériorité du pape. Philippe le Bel cherche alors l'appui du royaume.

Avril 1302 — les premiers états généraux En avril 1302, Philippe réunit à Paris, vraisemblablement à Notre-Dame, une assemblée de représentants des trois ordres : clergé, noblesse, et — nouveauté capitale — villes. C'est souvent considéré comme la première réunion des états généraux de l'histoire de France. L'assemblée soutient le roi dans son refus de l'ingérence pontificale dans les affaires temporelles du royaume.
Novembre 1302 — Unam Sanctam Boniface VIII réplique par la bulle Unam Sanctam, qui énonce la formulation la plus radicale jamais écrite de la supériorité du pouvoir spirituel : « Nous déclarons, disons, définissons et prononçons qu'il est de toute nécessité de salut, pour toute créature humaine, d'être soumise au pontife romain. » Philippe ne peut accepter une telle formulation. Le pape prépare l'excommunication. Le 13 juin 1303, l'assemblée du Louvre accuse formellement Boniface VIII d'hérésie, de simonie et de sodomie : une rupture définitive.
7 septembre 1303 — L'attentat d'Anagni Guillaume de Nogaret, accompagné de quelques cavaliers et de Sciarra Colonna — ennemi italien des Caetani famille du pape — rejoint Anagni dans le Latium, ville natale et résidence d'été de Boniface VIII. Ils pénètrent dans le palais pontifical, s'emparent du pape et le retiennent prisonnier trois jours. La tradition veut que Sciarra Colonna ait giflé le pape (le célèbre « soufflet d'Anagni »). Le pape, âgé de près de 80 ans, est libéré par les Anagnais révoltés, mais brisé. Il meurt à Rome le 11 octobre 1303, un mois plus tard.

L'attentat d'Anagni est l'un des événements les plus retentissants du Moyen Âge occidental : pour la première fois, un souverain temporel a fait porter la main sur la personne d'un pape régnant. Dante, dans la Divine Comédie (Purgatoire, XX), évoquera l'événement avec horreur, comparant Nogaret à Pilate. Philippe le Bel ira plus loin encore : en 1310-1311, sous Clément V, il obtiendra l'ouverture d'un procès posthume contre Boniface VIII pour hérésie — procès qui ne sera finalement abandonné qu'en échange d'importantes concessions pontificales.

08

La Papauté à Avignon (1309) — le Gallicanisme Royal

Clément V — le Rhône — sept papes français en série

Après le bref pontificat de Benoît XI (1303-1304), un conclave de onze mois aboutit en juin 1305 à l'élection du Français Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, qui prend le nom de Clément V. Il ne faut cependant pas dire trop simplement que Philippe le Bel « fait élire » son pape : l'influence française est forte, mais l'élection résulte aussi des rapports de force entre cardinaux italiens et français.

Clément V est sacré à Lyon en novembre 1305, en présence du roi de France. Il refuse de se rendre à Rome, où la situation politique reste très dégradée (luttes incessantes entre les Colonna et les Orsini, ralliements des Romains aux Caetani du défunt Boniface VIII), et erre quelques années de Lyon à Poitiers, puis à Bordeaux. En 1309, il choisit de s'établir à Avignon, ville plus accueillante car relevant alors du Saint-Empire (et donc théoriquement neutre) tout en étant proche du royaume de France.

Précisions sur Avignon Avignon n'appartient pas encore au pape en 1309 : c'est une ville vassale du Saint-Siège et voisine du Comtat Venaissin, propriété effective de l'église depuis 1274. La ville elle-même ne sera achetée à la reine Jeanne de Naples qu'en 1348 par Clément VI. Le Palais des Papes, quant à lui, ne deviendra le grand palais pontifical qu'avec les successeurs de Clément V, notamment Jean XXII, Benoît XII et Clément VI.

Sept papes français se succèderont sur le trône d'Avignon jusqu'en 1376 : l'installation, présentée initialement comme provisoire, devient durable et marque ce que le pétrarchien Pétrarque appellera la « captivité de Babylone ». Politiquement, cela signifie un changement majeur : la papauté, jusque-là engagée dans de violents conflits avec l'Empire et les rois, apparaît désormais plus dépendante des équilibres politiques français. Philippe le Bel a remporté une victoire symbolique considérable : il a brisé, au moins pour un temps, la prétention pontificale à dominer directement les souverains temporels.

L'opposition entre Philippe IV et Boniface VIII est à l'origine du gallicanisme royal, c'est-à-dire d'une tradition française d'autonomie du pouvoir royal et de l'église de France face au Saint-Siège — tradition qui se prolongera jusqu'au Concordat de 1801, et qui structure pour longtemps les rapports entre Paris et Rome.

— La portée politique du conflit pontifical
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L'Affaire des Templiers (1307-1314)

L'arrestation générale — Vox in excelso — Jacques de Molay

L'ordre du Temple, fondé en 1119 par Hugues de Payns pour protéger les pèlerins en Terre sainte, est après deux siècles une puissance internationale unique en son genre. Après la chute de Saint-Jean-d'Acre en 1291 et la perte définitive de la Terre sainte, sa mission militaire originelle a disparu ; mais les Templiers restent puissants, riches, bien organisés, présents dans toute l'Europe et particulièrement actifs dans les opérations financières : ils sont à eux seuls l'une des plus grandes banques de l'Occident, et tiennent les comptes du Trésor royal au Temple de Paris.

Cette richesse, leur indépendance institutionnelle (ils ne relèvent que du pape) et la fin de leur raison d'être militaire en font, pour un roi à court d'argent comme Philippe le Bel, une cible idéale.

13 octobre 1307 — L'arrestation générale Opération remarquablement préparée : des ordres scellés sont envoyés à tous les baillis et sénéchaux du royaume, à ouvrir simultanément à l'aube du vendredi 13 octobre 1307. Tous les Templiers de France sont arrêtés le même jour, leurs biens saisis, leurs maisons mises sous séquestre royal. Jacques de Molay, le grand-maître, et 138 frères sont arrêtés à Paris. La légende veut que c'est de cet événement que viendrait la superstition du vendredi 13 — même si la datation exacte de la superstition est plus tardive.

Les frères arrêtés sont livrés aux interrogatoires de l'Inquisition. Beaucoup avouent, sous la torture, des crimes d'hérésie (reniement du Christ, crachat sur la croix), d'idolâtrie (adoration d'une idole, le mystérieux « Baphomet ») et de pratiques blasphématoires et homosexuelles lors de la réception dans l'ordre. Il faut ici être prudent : ces aveux obtenus sous contrainte ne peuvent être considérés comme des preuves fiables. L'affaire révèle surtout la capacité de la monarchie à construire une accusation politique et religieuse contre un ordre devenu gênant.

Clément V hésite longtemps. Il ne souhaite pas d'abord condamner purement et simplement l'ordre, mais il subit une pression considérable du roi de France et n'a pas les moyens politiques de résister durablement. Il fait son enquête : lors des auditions de Chinon en août 1308 (longtemps secrètes, redécouvertes aux Archives vaticanes en 2001, célèbre parchemin de Chinon), le pape semble personnellement avoir absous Jacques de Molay et les principaux dignitaires. Mais le politique l'emporte sur le judiciaire.

22 mars 1312 — Vox in excelso Le concile de Vienne (1311-1312), réuni dans la cité rhodanienne, aboutit à la suppression de l'ordre du Temple par la bulle Vox in excelso, rédigée le 22 mars 1312 et rendue publique le 3 avril en présence du roi de France lui-même. Notable : l'ordre n'est pas formellement condamné pour hérésie, mais supprimé par voie administrative — nuance juridique cruciale. Par la bulle Ad providam du 2 mai 1312, les biens des Templiers sont en principe attribués aux Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem — même si la monarchie française conserve une partie substantielle des avantages matériels de l'opération.
18 mars 1314 — Le bûcher de l'Île-aux-Juifs Les derniers dignitaires du Temple, notamment Jacques de Molay (grand-maître) et Geoffroy de Charnay (précepteur de Normandie), avaient été condamnés à la prison perpétuelle. Mais le 18 mars 1314, devant les cardinaux réunis sur le parvis de Notre-Dame de Paris pour leur lire publiquement leur sentence, ils rétractent leurs aveux et clament l'innocence de l'ordre. Furieux, Philippe le Bel les fait conduire le soir même sur l'Île-aux-Juifs, petit îlot de la Seine voisin de l'Île de la Cité (auquel il est aujourd'hui réuni au niveau du square du Vert-Galant), et les y fait brûler vifs. La légende veut que Jacques de Molay ait maudit du haut de son bûcher le pape et le roi, les sommant de comparaître avant l'an devant le tribunal de Dieu.

La « malédiction de Jacques de Molay » appartient davantage à la mémoire littéraire et politique qu'à l'histoire démontrée — Maurice Druon en fera plus tard la trame des célèbres Rois maudits. Le fait demeure cependant frappant : Clément V meurt en avril 1314, un mois après le bûcher, et Philippe le Bel en novembre de la même année. Ces coïncidences nourriront durablement l'image d'un règne à la fois puissant, implacable et tragique.

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L'Affaire de la Tour de Nesle (1314)

Le scandale qui précipita l'extinction des Capétiens directs

L'année 1314 est aussi celle du scandale des brus du roi, connu sous le nom d'affaire de la Tour de Nesle. Trois de ses belles-filles, mariées aux trois fils du roi, sont accusées de débauche dans cette tour de la rive gauche de la Seine qui faisait face au Louvre.

Mars-avril 1314 — Le scandale Les frères Philippe et Gauthier d'Aunay, présentés comme leurs amants, sont arrêtés à Pontoise. Après torture pour leur faire avouer, ils sont écorchés vifs, émacculés, décapités et leurs cadavres pendus à un gibet. Le supplice, particulièrement atroce, illustre la dureté monarchique des dernières années du règne. Marguerite et Blanche, tondues et vêtues de robes grises, sont emprisonnées au Château-Gaillard — ce même Château-Gaillard que Richard Cœur de Lion avait fait construire un siècle plus tôt.

L'affaire découle probablement d'une dénonciation faite par Isabelle de France, reine d'Angleterre, lors de sa visite à Paris au printemps 1314. Marguerite mourra rapidement, dans des conditions douteuses, en avril 1315 — assassinée selon plusieurs sources pour permettre à Louis X de se remarier. Blanche restera à Château-Gaillard de nombreuses années avant d'être transférée dans un couvent. Jeanne sera lavée des soupçons et redeviendra reine quand son mari Philippe V montera sur le trône en 1316.

La crise dynastique qui en découle Cette affaire ébranle la famille capétienne au moment même où la succession dynastique devient fragile. Les trois fils de Philippe le Bel régneront successivement, mais aucun ne laissera de descendance masculine durable : Louis X meurt en 1316 sans héritier viable (le bref Jean Ier le Posthume meurt à cinq jours), Philippe V meurt en 1322 sans fils, Charles IV meurt en 1328 sans fils. C'est l'extinction de la branche capétienne directe en 1328 : la couronne passe aux Valois, cousins, et l'Anglais Edouard III — petit-fils par sa mère Isabelle — réclame le trône. C'est l'origine directe de la Guerre de Cent Ans. Le scandale de la Tour de Nesle est ainsi indissolublement lié dans la mémoire historique à cette catastrophe dynastique annoncée.
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Bilan d'un Règne — Mort à Fontainebleau, 29 Novembre 1314

Acquis et passif du grand constructeur de l'état

Philippe le Bel meurt le 29 novembre 1314, à Fontainebleau où il était né quarante-six ans plus tôt. Les chroniqueurs évoquent une commotion suite à un accident de chasse, suivi d'une lente dégradation. Il est inhumé à Saint-Denis. Le règne laisse une impression profondément contrastée.

AspectAcquisPassif
Souveraineté Affirme l'autonomie du temporel face au pape ; victoire d'Anagni ; gallicanisme royal ; doctrine de la souveraineté royale Méthodes brutales ; attentat scandaleux contre la personne du pape
Administration Triomphe des légistes ; spécialisation du Parlement ; embryon de la Chambre des comptes ; structuration des baillis et sénéchaux Lourdeur fiscale ; ressentiment contre les officiers royaux
Territoire Champagne et Brie définitivement intégrées ; cession de Lille, Douai, Béthune (Flandre wallonne) ; rétention de la Guyenne en fief Désastre de Courtrai (1302) ; résistance flamande durable
Finances Diversification des ressources ; mise en place de la fiscalité royale ; assemblée des trois ordres Mutations monétaires impopulaires ; expulsion des Juifs (1306) ; spoliation des Lombards et Templiers
Diplomatie Traité de Paris 1303 ; mariage anglo-français ; alliance flamande matérisée Le même mariage déclenchera plus tard la Guerre de Cent Ans
Dynastie Trois fils-rois successifs : une succession initialement assurée Scandale de la Tour de Nesle ; aucune descendance mâle durable ; extinction de la branche en 1328
église Affaiblissement durable de la papauté ; installation à Avignon ; suppression des Templiers Bûchers, tortures ; mémoire tragédique des derniers Templiers

Philippe le Bel apparaît comme l'un des grands constructeurs de l'état monarchique français, mais aussi comme un roi de crise, dont les méthodes — contrainte fiscale, manipulations monétaires, violence judiciaire, confiscations, procès politiques — annoncent déjà une monarchie plus administrative, plus centralisée et plus autoritaire.

— Le paradoxe du règne
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Carte — les Lieux du Règne

Paris · Flandre · Avignon · Anagni

La carte ci-dessous parcourt l'Europe de Philippe le Bel : les lieux royaux (Paris, Fontainebleau, Reims), les champs de bataille flamands (Bruges, Courtrai, Mons-en-Pévèle), les hauts lieux pontificaux (Avignon, Anagni, Vienne), les sites templiers (le Temple de Paris, l'Île-aux-Juifs) et même Bordeaux d'où vint Clément V.

Lieux royaux
Guerres & batailles
Papauté & église
Templiers
Traités & diplomatie